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Anatole France - L'Étui de nacre
phénomènes.
"Du temps que je commençais à pratiquer la médecine, je l'aimais avec passion. Je ne voyais dans les maux qu'on me découvrait qu'une occasion d'exercer mon art. Quand les affections se développaient pleinement, selon leur type normal, je leur trouvais de la beauté. Les phénomènes morbides, qui présentaient d'apparentes anomalies, excitaient la curiosité de mon esprit; enfin j'aimais la maladie. Que dis-je? Au point de vue où je me plaçais, maladie et santé n'étaient que de pures entités. Observateur enthousiaste de la machine humaine, je l'admirais dans ses modifications les plus funestes comme dans les plus salutaires. Je me fusse écrié volontiers avec Pinel: "Voilà un beau cancer!" C'était bien dire, et j'étais en chemin de devenir un médecin philosophe. Il ne me manqua que d'avoir le génie de mon art pour goûter pleinement et posséder la beauté nosologique. C'est le propre du génie de découvrir la splendeur des choses. Où l'homme vulgaire ne voit qu'une plaie dégoûtante, le naturaliste digne de ce nom admire un champ de bataille sur lequel les forces mystérieuses de la vie se disputent l'empire dans une mêlée plus aveugle et plus terrible que cette bataille si furieusement peinte par Salvator Rosa. Je n'ai fait qu'entrevoir ce spectacle dont les Magendie et les Claude Bernard furent les témoins familiers, et c'est mon honneur de l'avoir entrevu; mais, résigné à n'être qu'un humble praticien, j'ai gardé comme une nécessité professionnelle la faculté d'envisager froidement la douleur. J'ai donné à mes malades mes forces et mon intelligence. Je ne leur ai pas donné ma pitié. A Dieu ne plaise que je mette un don quelconque, si précieux qu'il soit, au-dessus du don de la pitié! La pitié, c'est le denier de la veuve; c'est l'offrande incomparable du pauvre qui, plus généreux que tous les riches de ce monde, donne avec ses larmes un lambeau de son coeur. C'est pour cela même que la pitié n'a rien à faire dans l'accomplissement d'un devoir professionnel, si noble que soit la profession.
"Pour entrer dans des considérations plus particulières, je dirai que les hommes au milieu desquels je vis inspirent dans leur malheur un sentiment qui n'est pas la pitié. Il y a quelque chose de vrai dans cette idée qu'on n'inspire que ce qu'on éprouve. Or, les paysans de nos contrées ne sont point tendres. Durs aux autres et à eux-mêmes, ils vivent dans une gravité morose. Cette gravité se gagne, et l'on se sent près d'eux l'âme triste et morne. Ce qu'il y a de beau dans leur physionomie morale, c'est qu'ils gardent très pures les grandes lignes de l'humanité. Comme ils pensent rarement et peu, leur pensée revêt d'elle-même, à certaines heures, un aspect solennel. J'ai entendu quelques-uns d'entre eux prononcer en mourant de courtes et fortes paroles, dignes des vieillards de la Bible. Ils peuvent être admirables; ils ne sont point touchants. Tout est simple en eux, même la maladie. La réflexion n'augmente pas leurs souffrances. Ils ne sont pas comme ces êtres trop réfléchis qui se font de leurs maux une image plus importune que leurs maux eux-mêmes. Ils meurent si naturellement qu'on ne peut s'en inquiéter beaucoup. Enfin j'ajouterai qu'ils se ressemblent tous et que rien de particulier ne disparaît avec chacun d'eux.
"Il résulte de tout ce que je viens de dire que j'exerce tranquillement la profession de médecin de village. Je ne regrette point de l'avoir choisie. J'y suis, je crois, quelque peu supérieur; or, s'il est fâcheux pour un homme d'être au-dessus de sa position, le dommage est bien plus grand quand on est au-dessous. Je ne suis pas riche et ne le serai de ma vie. Mais a-t-on besoin de beaucoup d'argent pour vivre seul dans un village? Jenny, ma petite jument grise, n'a encore que quinze ans; elle trotte comme au temps de sa jeunesse, surtout quand nous prenons le chemin de l'écurie. Je n'ai pas, comme mes illustres confrères de Paris, une galerie de tableaux à montrer aux visiteurs; mais j'ai des poiriers comme ils n'en ont pas. Mon verger est renommé à vingt lieues à la ronde et l'on vient des châteaux voisins me demander des greffes. Or, un certain lundi, il y aura demain juste un an, comme je m'occupais dans mon jardin à surveiller mes espaliers, un valet de ferme vint me prier de passer le plus tôt possible aux Alies.
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