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Anatole France - L'Étui de nacre

Il vous prit notre Gestas par les épaules et vous le jeta dehors.

Gestas, dans la rue, n'avait qu'une idée en tête, qui était de rentrer dans l'église par une porte latérale afin
de surprendre, s'il était possible, le suisse sur ses derrières et de mettre la main sur un petit vicaire qui

consentît à l'entendre en confession.

Malheureusement pour le succès de ce dessein, l'église était entourée de vieilles maisons et Gestas se
perdit sans espoir de retour dans un dédale inextricable de rues, de ruelles, d'impasses et de venelles.

Il s'y trouvait un marchand de vin où le pauvre pénitent pensa se consoler dans l'absinthe. Il y parvint.
Mais il lui poussa bientôt un nouveau repentir. Et c'est ce qui assure ses amis dans l'espérance qu'il sera

sauvé. Il a la foi, la foi simple, forte et naïve. Ce sont les oeuvres plutôt qui lui manqueraient. Pourtant il

ne faut pas désespérer de lui, puisque lui-même, il ne désespère jamais.

Sans entrer dans les difficultés considérables de la prédestination ni considérer à ce sujet les opinions de
saint Augustin, de Gotesiale, des Albigeois, des wiclefistes, des hussites, de Luther, de Calvin, de

Jansénius et du grand Arnaud, on estime que Gestas est prédestiné à la béatitude éternelle.

Gestas, dixt li Signor, entrez en paradis.

LE MANUSCRIT D'UN MÉDECIN DE VILLAGE

À Marcel Schwob.

Le docteur H***, récemment décédé à Servigny (Aisne), où il exerçait depuis plus de quarante ans la
médecine, a laissé un journal qu'il ne destinait pas à la publicité. Je n'oserais point publier le manuscrit

intégralement, ni même en donner des fragments de quelque étendue, bien que beaucoup de personnes

pensent aujourd'hui, avec M. Taine, qu'il convient surtout d'imprimer ce qui n'a pas été fait pour

l'impression. Pour dire des choses intéressantes, il ne suffit pas, quoi qu'on dise, de n'être pas un écrivain.

Le mémorial de mon médecin ennuierait par sa rusticité monotone. Pourtant, l'homme qui l'écrivit avait,

dans une humble condition, un esprit peu ordinaire. Ce médecin de village était un médecin philosophe.

On lira peut-être sans trop de déplaisir les dernières pages de son journal. Je prends la liberté de les

transcrire ici:

Extrait du Journal de feu M. H***, médecin à Servigny (Aisne).

"C'est une vérité philosophique que rien au monde n'est absolument mauvais et rien absolument bon. La
plus douce, la plus naturelle, la plus utile des vertus, la pitié, n'est pas toujours bonne pour le soldat ni

pour le prêtre; elle doit, chez l'un et chez l'autre, se taire devant l'ennemi. On ne voit pas que les officiers

la recommandent avant le combat, et j'ai lu dans un vieux livre que M. Nicole la redoutait comme le

principe de la concupiscence. Je ne suis pas prêtre, je suis soldat encore moins. Je suis médecin, et des

plus petits, médecin de campagne. J'ai une obscure et longue pratique de mon art, et je puis affirmer que,

si la pitié peut seule inspirer dignement notre vocation, elle doit nous quitter à jamais en présence de ces

misères qu'elle nous a donné l'envie de soulager. Un médecin qu'elle accompagne au chevet des malades

n'a ni le regard assez net ni les mains assez sûres. Nous allons où la charité du genre humain nous envoie,

mais nous y allons sans elle. Au reste, les médecins acquièrent très facilement, pour la plupart,

l'insensibilité qui leur est nécessaire. C'est une grâce d'état qui ne saurait longtemps leur manquer. Il y a

plusieurs raisons à cela. La pitié s'émousse vite au contact de la souffrance; on songe moins à plaindre les

misères qu'on peut soulager; enfin, la maladie présente au médecin une succession intéressante de

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