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Anatole France - L'Étui de nacre

Dès que l'aube blanchit la fenêtre et jette entre les rideaux, dans la mansarde, ses flèches lumineuses,
Gestas ouvre les yeux, se soulève, se secoue comme le chien sans maître qu'un coup de pied réveille,

descend à la hâte la longue spirale de l'escalier et revoit avec délices la rue, la bonne rue si complaisante

aux vices des humbles et des pauvres. Ses paupières clignent sous la fine pointe du jour; ses narines de

Silène se gonflent d'air matinal. Robuste et droit, la jambe raidie par son vieux rhumatisme, il va

s'appuyant sur ce bâton de cornouiller dont il a usé le fer en vingt années de vagabondage. Car, dans ses

aventures nocturnes, il n'a jamais perdu ni sa pipe ni sa canne. Alors, il a l'air très bon et très heureux. Et

il l'est en effet. En ce monde, sa plus grande joie, qu'il achète au prix de son sommeil, est d'aller dans les

cabarets boire avec les ouvriers le vin blanc du matin. Innocence d'ivrogne: ce vin clair, dans le jour pâle,

parmi les blouses blanches des maçons, ce sont là des candeurs qui charment son âme restée naïve dans

le vice.

Or, un matin de printemps, ayant de la sorte cheminé de son garni jusqu'au Petit More, Gestas eut la
douceur de voir s'ouvrir la porte que surmontait une tête de Sarrasin en fonte peinte et d'aborder le

comptoir d'étain dans la compagnie d'amis qu'il ne connaissait pas: toute une escouade d'ouvriers de la

Creuse, qui choquaient leurs verres en parlant du pays et faisaient des gabs comme les douze pairs de

Charlemagne. Ils buvaient un verre et cassaient une croûte; quand l'un d'eux avait une bonne idée, il en

riait très fort, et, pour la mieux faire entendre aux camarades, leur donnait de grands coups de poing dans

le dos. Cependant les vieux levaient lentement le coude en silence. Quand ces hommes s'en furent allés à

leur ouvrage, Gestas sortit le dernier du Petit More et gagna le Bon Coing, dont la grille en fers de lance

lui était connue. Il y but encore en aimable compagnie et même il offrit un verre à deux gardiens de la

paix méfiants et doux. Il visita ensuite un troisième cabaret dont l'antique enseigne de fer forgé

représente deux petits hommes portant une énorme grappe de raisin, et là il fut servi par la belle madame

Trubert, célèbre dans tout le quartier pour sa sagesse, sa force et sa jovialité. Puis, s'approchant des

fortifications, il but encore chez les distillateurs où l'on voit, dans l'ombre, luire les robinets de cuivre des

tonneaux et chez les débitants dont les volets verts demeurent clos entre deux caisses de lauriers. Après

quoi, il rentra dans les quartiers populeux et se fit servir le vermouth et le marc en divers cafés. Huit

heures sonnaient. Il marchait très droit, d'une allure égale, rigide et solennelle; étonné quand des femmes,

courant aux provisions, nu-tête, le chignon tordu sur la nuque, le poussaient avec leurs lourds paniers ou

lorsqu'il heurtait, sans la voir, une petite fille serrant dans ses bras un pain énorme. Parfois encore, s'il

traversait la chaussée, la voiture du laitier où dansaient en chantant les boîtes de fer-blanc s'arrêtait si près

de lui, qu'il sentait sur sa joue le souffle chaud du cheval. Mais, sans hâte, il suivait son chemin, sous les

jurons dédaignés du laitier rustique. Certes, sa démarche, assurée sur le bâton de cornouiller, était fière et

tranquille. Mais au-dedans le vieil homme chancelait. Il ne lui restait plus rien de l'allégresse matinale.

L'alouette qui avait jeté ses trilles joyeux dans son être avec les premières gouttes du vin paillet s'était

envolée à tire-d'aile, et maintenant son âme était une rookery brumeuse où les corbeaux croassaient sur

les arbres noirs. Il était mortellement triste. Un grand dégoût de lui-même lui soulevait le coeur. La voix

de son repentir et de sa honte lui criait: "Cochon! cochon! Tu es un cochon!" Et il admirait cette voix

irritée et pure, cette belle voix d'ange qui était en lui mystérieusement et qui répétait: "Cochon! cochon!

Tu es un cochon!" Il lui naissait un désir infini d'innocence et de pureté. Il pleurait; de grosses larmes

coulaient sur sa barbe de bouc. Il pleurait sur lui-même. Docile à la parole du maître qui a dit: "Pleurez

sur vous et sur vos enfants, filles de Jérusalem", il versait la rosée amère de ses yeux sur sa chair

prostituée aux sept péchés et sur ses rêves obscènes, enfantés par l'ivresse. La foi de son enfance se

ranimait en lui, s'épanouissait toute fraîche et toute fleurie. De ses lèvres coulaient des prières naïves. Il

disait tout bas: "Mon Dieu, donnez-moi de redevenir semblable au petit enfant que j'étais."

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