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Anatole France - L'Étui de nacre
J'acceptai de bon coeur. Sur le perron, il m'offrit un cigare et me tendit la flamme d'un briquet électrique.
- C'est très commode, me dit-il. Et il m'en exposa clairement la théorie.
Je reconnaissais le Wood des anciens jours. Nous fîmes une centaine de pas, dans la rue, en causant de choses indifférentes. Tout à coup, mon compagnon me posa doucement la main sur l'épaule:
- Cher ami, quelques-unes des paroles que j'ai prononcées ce soir ont pu vous surprendre. Vous voudrez peut-être que je vous les explique.
- Vous m'intéressez vivement, mon cher Wood.
- Je le ferai donc volontiers. J'ai de l'estime pour votre esprit. Nous n'envisageons pas la vie de la même façon. Mais les idées ne vous font pas peur, et c'est là un courage assez rare, surtout en France.
- Je crois cependant, mon cher Wood, que, pour la liberté de penser...
- Oh! non, vous n'êtes pas, comme l'Angleterre, un peuple de théologiens. Mais laissons cela. Je veux vous faire, en très peu de mots, l'histoire de mes idées. Quand vous m'avez connu, il y a quinze ans, j'étais correspondant du World, de Londres. Le journalisme est, chez nous, plus lucratif et plus considérable que chez vous. Ma situation était bonne, et j'en tirais, je crois, le meilleur parti possible. J'entends les affaires; j'en fis d'excellentes, et je conquis, en peu d'années, deux choses très enviables: l'influence et la fortune. Vous savez que je suis un homme pratique.
"Je n'ai jamais marché sans but. Et j'étais surtout préoccupé d'atteindre le but suprême, le but de la vie. D'assez fortes études théologiques, entreprises dans ma jeunesse, m'indiquaient que ce but est situé au-delà de l'existence terrestre. Mais il me restait des doutes quant aux moyens pratiques de l'atteindre. J'en souffrais cruellement. L'incertitude est tout à fait insupportable à un homme de mon caractère.
"En cet état d'esprit, je donnais une sérieuse attention aux recherches psychiques de monsieur William Crookes, un des membres les plus distingués de l'Académie royale.
Je le connaissais personnellement et le tenais, avec raison, pour un savant et un gentleman. Il faisait alors des expériences sur une jeune personne douée de facultés psychiques tout à fait singulières, et, comme autrefois Saül, il était favorisé par la présence d'un fantôme authentique.
"Une femme charmante, qui avait autrefois vécu de notre vie et qui vivait désormais de la vie d'outre-tombe, se prêtait aux expériences de l'éminent spiritualiste et se soumettait à tout ce qu'il exigeait d'elle dans la limite de la bienséance. Je pensai que de telles investigations, portant sur le point où l'existence terrestre confine aux existences extra-terrestres, me conduiraient, si je les suivais pas à pas, à découvrir ce qu'il est nécessaire de connaître, c'est-à-dire le véritable but de la vie. Mais je ne tardai pas à être déçu dans mes espérances. Les recherches de mon respectable ami, bien que dirigées avec une précision qui ne laissait rien à désirer, n'aboutissaient pas à une conclusion théologique et morale suffisamment nette.
"D'ailleurs, William Crookes fut privé, tout à coup, du concours de l'incomparable dame morte qui lui avait gracieusement accordé plusieurs séances de spiritualisme.
"Découragé par l'incrédulité publique et offensé par les railleries de ses confrères, il cessa de publier aucune communication relative aux connaissances psychiques. Je fis part de ma déconvenue au révérend
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