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Anatole France - L'Étui de nacre

champs Phlégréens un remède à mes maux. Cette terre brûlante, d'où, la nuit, s'échappent des flammes,
exhale d'âcres vapeurs de soufre qui, dit-on, calment les douleurs et rendent la souplesse aux jointures

des membres. Du moins les médecins l'assurent.

- Puisses-tu, Pontius, l'éprouver toi-même! Mais, en dépit de la goutte et de ses brûlantes morsures, tu
sembles à peine aussi âgé que moi, bien qu'en réalité tu sois mon aîné de dix ans. Certes, tu as conservé

plus de vigueur que je n'en eus jamais, et je me réjouis de te retrouver si robuste. Pourquoi, très cher,

as-tu renoncé avant l'âge aux charges publiques? Pourquoi, au sortir de ton gouvernement de Judée, as-tu

vécu sur tes domaines de Sicile dans un exil volontaire? Instruis-moi de tes actions à partir du moment où

j'ai cessé d'en être le témoin. Tu te préparais a réprimer une révolte des Samaritains lorsque je partis pour

la Cappadoce, où j'espérais tirer quelque profit de l'élève des chevaux et des mulets. Je ne t'ai pas revu

depuis lors. Quel fut le succès de cette expédition? Instruis-moi, parle. Tout ce qui te touche m'intéresse.

Pontius Pilatus secoua tristement la tête.

- Une naturelle sollicitude, dit-il, et le sentiment du devoir m'ont porté à remplir les fonctions publiques
non seulement avec diligence, mais encore avec amour. Mais la haine m'a poursuivi sans trêve. L'intrigue

et la calomnie ont brisé ma vie en pleine sève et séché les fruits qu'elle devait mûrir. Tu m'interroges sur

la révolte des Samaritains. Asseyons-nous sur ce tertre. Je vais te répondre en peu de mots. Ces

événements me sont aussi présents que s'ils s'étaient accomplis hier.

"Un homme de la plèbe, puissant par la parole, comme il s'en trouve beaucoup en Syrie, persuada aux
Samaritains de s'assembler en armes sur le mont Gazim, qui passe en ce pays pour un lieu saint, et il

promit de découvrir à leurs yeux les vases sacrés qu'un héros éponyme, ou plutôt un dieu indigète,

nommé Moïse, y avait cachés, aux temps antiques d'Évandre et d'Énée, notre père. Sur cette assurance,

les Samaritains se révoltèrent. Mais, averti à temps pour les prévenir, je fis occuper la montagne par des

détachements d'infanterie et plaçai des cavaliers pour en surveiller les abords.

"Ces mesures de prudence étaient urgentes. Déjà les rebelles assiégeaient le bourg de Tyrathaba, situé au
pied du Gazim. je les dispersai aisément et j'étouffai la révolte à peine formée. Puis, pour faire un grand

exemple avec peu de victimes, je livrai au supplice les chefs de la sédition. Mais tu sais, Lamia, dans

quelle étroite dépendance me tenait le proconsul Vitellius qui, gouvernant la Syrie non pour Rome mais

contre Rome, estimait que les provinces de l'Empire se donnent comme des fermes aux tétrarques. Les

principaux d'entre les Samaritains vinrent à ses pieds pleurer en haine de moi. A les entendre, rien n'était

plus éloigné de leur pensée que de désobéir à César. J'étais un provocateur, et c'est pour résister à mes

violence qu'ils s'étaient assemblés autour de Tyrathaba. Vitellius entendit leurs plaintes et, confiant leurs

affaires de Judée à son ami Marcellus, il m'ordonna d'aller me justifier devant l'empereur. Le coeur gros

de douleur et de ressentiment, je pris la mer. Quand j'abordai les côtes d'Italie, Tibère, usé par l'âge et

l'empire, mourait subitement sur le cap Misène dont on voit d'ici la corne s'allonger dans la brume du

soir. Je demandai justice à Caïus, son successeur, qui avait l'esprit naturellement vif et connaissait les

affaires de Syrie. Mais admire avec moi, Lamia, l'injure de la fortune obstinée à ma perte. Caïus retenait

alors près de lui, dans la Ville, le juif Agrippa, son compagnon, son ami d'enfance, qu'il chérissait plus

que ses yeux. Or, Agrippa favorisait Vitellius parce que Vitellius était l'ennemi d'Antipas qu'Agrippa

poursuivait de sa haine. L'empereur suivit le sentiment de son cher asiatique et refusa même de

m'entendre. Il me fallut rester sous le coup d'une disgrâce imméritée. Dévorant mes larmes, nourri de fiel,

je me retirai dans mes terres de Sicile, où je serais mort de douleur si ma douce Pontia n'était venue

consoler son père. J'ai cultivé le blé et fait croître les plus gras épis de toute la province. Aujourd'hui ma

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