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Anatole France - L'Étui de nacre

silencieuse.

Le chevalier d'Aumont-Cléry répondit d'une voix plus faible qu'un souffle et pourtant plus claire que le
cristal:

- Catherine, ces hommes et ces femmes sont des âmes du purgatoire qui ont offensé Dieu en péchant
comme nous par l'amour des créatures, mais qui ne sont point pour cela retranchées de Dieu, parce que

leur péché fut, comme le nôtre, sans malice.

"Tandis que, séparés de ce qu'ils aimaient sur la terre, ils se purifient dans le feu lustral du purgatoire, ils
souffrent les maux de l'absence, et cette souffrance est pour eux la plus cruelle. Ils sont si malheureux

qu'un ange du ciel prend pitié de leur peine d'amour. Avec la permission de Dieu, il réunit chaque année,

pendant une heure de nuit, l'ami à l'amie dans leur église paroissiale, où il leur est permis d'entendre la

messe des ombres en se tenant par la main. Telle est la vérité. S'il m'est donné de te voir ici avant ta mort,

Catherine, c'est une chose qui ne s'est pas accomplie sans la permission de Dieu.

Et Catherine Fontaine lui répondit:

- Je voudrais bien mourir pour redevenir belle comme aux jours, mon défunt seigneur, où je te donnais à
boire dans la forêt.

Pendant qu'ils parlaient ainsi tout bas, un chanoine très vieux faisait la quête et présentait un grand plat
de cuivre aux assistants qui y laissaient tomber tour à tour d'anciennes monnaies qui n'ont plus cours

depuis longtemps: écus de six livres, florins, ducats et ducatons, jacobus, nobles à la rose, et les pièces

tombaient en silence. Quand le plat de cuivre lui fut présenté, le chevalier mit un louis qui ne sonna pas

plus que les autres pièces d'or ou d'argent.

Puis le vieux chanoine s'arrêta devant Catherine Fontaine, qui fouilla dans sa poche sans y trouver un
liard. Alors, ne voulant refuser son offrande, elle détacha de son doigt l'anneau que le chevalier lui avait

donné la veille de sa mort, et le jeta dans le bassin de cuivre. L'anneau d'or, en tombant, sonna comme un

lourd battant de cloche et, au bruit retentissant qu'il fit, le chevalier, le chanoine, le célébrant, les clercs,

les dames, les cavaliers, l'assistance entière s'évanouit; les cierges s'éteignirent et Catherine Fontaine

demeura seule dans les ténèbres.

Ayant achevé de la sorte son récit, le sacristain but un grand coup de vin, resta un moment songeur et
puis reprit en ces termes:

- Je vous ai conté cette histoire telle que mon père me l'a contée maintes fois, et je crois qu'elle est
véritable parce qu'elle est conforme à tout ce que j'ai observé des moeurs et des coutumes particulières

aux trépassés. J'ai beaucoup pratiqué les morts depuis mon enfance et je sais que leur usage est de revenir

à leurs amours.

C'est ainsi que les morts avaricieux errent, la nuit, près des trésors qu'ils ont cachés de leur vivant. Ils
font bonne garde autour de leur or; mais les soins qu'ils se donnent, loin de leur servir, tournent à leur

dommage, et il n'est pas rare de découvrir de l'argent enfoui dans la terre en fouillant la place hantée par

un fantôme. De même les maris défunts viennent tourmenter, la nuit, leurs femmes mariées en secondes

noces, et j'en pourrais nommer plusieurs qui, morts, ont mieux gardé leurs épouses qu'ils n'avaient fait

vivants.

Ceux-là sont blâmables, car, en bonne justice, les défunts ne devraient point faire les jaloux. Mais je vous

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