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Anatole France - L'Étui de nacre

nos pays étaient autrefois très renommées. On ne lui connaissait ni parents ni amis. On disait qu'à
dix-huit ans elle avait aimé le jeune chevalier d'Aumont-Cléry, à qui elle avait été secrètement fiancée.

Mais les gens de bien n'en voulaient rien croire et ils disaient que c'était un conte qui avait été imaginé

parce que Catherine Fontaine avait plutôt l'air d'une dame que d'une ouvrière, qu'elle gardait sous ses

cheveux blancs les restes d'une grande beauté, qu'elle avait l'air triste et qu'on lui voyait au doigt une de

ces bagues sur lesquelles l'orfèvre a mis deux petites mains unies, et qu'on avait coutume, dans l'ancien

temps, d'échanger pour les fiançailles. Vous saurez tout à l'heure ce qu'il en était.

Catherine Fontaine vivait saintement. Elle fréquentait les églises, et chaque matin, quelque temps qu'il
fît, elle allait entendre la messe de six heures à Sainte-Eulalie.

Or, une nuit de décembre, tandis qu'elle était couchée dans sa chambrette, elle fut réveillée par le son des
cloches; ne doutant point qu'elles sonnassent la messe première, la pieuse fille s'habilla et descendit dans

la rue, où la nuit était si sombre qu'on ne voyait point les maisons et que pas une lueur ne se montrait

dans le ciel noir. Et il y avait un tel silence dans ces ténèbres que pas seulement un chien n'aboyait au

loin et qu'on s'y sentait séparé de toute créature vivante. Mais Catherine Fontaine, qui connaissait chaque

pierre où elle posait le pied et qui aurait pu aller à l'église les yeux fermés, atteignit sans peine l'angle de

la rue des Nonnes et de la rue de la Paroisse, là où s'élève la maison de bois qui porte un arbre de Jessé,

sculpté sur une poutre. Arrivée à cet endroit, elle vit que les portes de l'église étaient ouvertes et qu'il en

sortait une grande clarté de cierges. Elle continua de marcher et, ayant franchi le porche, elle se trouva

dans une assemblée nombreuse qui emplissait l'église. Mais elle ne reconnaissait aucun des assistants, et

elle était surprise de voir tous ces gens vêtus de velours et de brocart, avec des plumes au chapeau et

portant l'épée à la mode des anciens temps. Il y avait là des seigneurs qui tenaient de hautes cannes à

pommes d'or et des dames avec une coiffe de dentelle attachée par un peigne en diadème. Des chevaliers

de Saint-Louis donnaient la main à ces dames qui cachaient sous l'éventail un visage peint, dont on ne

voyait que la tempe poudrée et une mouche au coin de l'oeil! Et tous, ils allaient se ranger à leur place

sans aucun bruit, et l'on n'entendait, tandis qu'ils marchaient, ni le son des pas sur les dalles ni le

frôlement des étoffes. Les bas-côtés s'emplissaient d'une foule de jeunes artisans, en veste brune, culotte

de basin et bas bleus, qui tenaient par la taille des jeunes filles très jolies, roses, les yeux baissés. Et, près

des bénitiers, des paysannes en jupe rouge, le corsage lacé, s'asseyaient par terre avec la tranquillité des

animaux domestiques, tandis que des jeunes gars, debout derrière elles, ouvraient de gros yeux en

tournant entre leurs doigts leur chapeau. Et tous ces visages silencieux semblaient éternisés dans la même

pensée, douce et triste. Agenouillée à sa place coutumière, Catherine Fontaine vit le prêtre s'avancer vers

l'autel, précédé de deux desservants. Elle ne reconnut ni le prêtre, ni les clercs. La messe commença.

C'était une messe silencieuse, où l'on n'entendait point le son des lèvres qui remuaient, ni le tintement de

la sonnette vainement agitée. Catherine Fontaine se sentait sous la vue et sous l'influence de son voisin

mystérieux, et, l'ayant regardé sans presque tourner la tête, elle reconnut le jeune chevalier

d'Aumont-Cléry, qui l'avait aimée et qui était mort depuis quarante-cinq ans. Elle le reconnut à un petit

signe qu'il avait sous l'oreille gauche et surtout à l'ombre que ses longs cils noirs faisaient sur ses joues. Il

était vêtu de l'habit de chasse, rouge, à galons d'or, qu'il portait le jour où, l'ayant rencontrée dans le bois

de Saint-Léonard, il lui avait demandé à boire et pris un baiser. Il avait gardé sa jeunesse et sa bonne

mine. Son sourire montrait encore des dents de jeune loup. Catherine lui dit tout bas:

- Monseigneur, qui fûtes mon ami et à qui je donnai jadis ce qu'une fille a de plus cher, Dieu vous ait en
sa grâce! Puisse-t-il m'inspirer enfin le regret du péché que j'ai commis avec vous; car il est vrai qu'en

cheveux blancs et près de mourir, je ne me repens pas encore de vous avoir aimé. Mais, ami défunt, mon

beau seigneur, dites-moi qui sont ces gens à la mode du vieux temps qui entendent ici cette messe

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