bibliotheq.net - littérature française
 

Anatole France - L'Étui de nacre

l'air, jonglait avec six boules de cuivre et douze couteaux. Il faisait, en l'honneur de la sainte Mère de
Dieu, les tours qui lui avaient valu le plus de louanges. Ne comprenant pas que cet homme simple mettait

ainsi son talent et son savoir au service de la sainte Vierge, les deux anciens criaient au sacrilège.

Le prieur savait que Barnabé avait l'âme innocente; mais il le croyait tombé en démence. Ils s'apprêtaient
tous trois à le tirer vivement de la chapelle, quand ils virent la sainte Vierge descendre les degrés de

l'autel pour venir essuyer d'un pan de son manteau bleu la sueur qui dégouttait du front de son jongleur.

Alors le prieur, se prosternant le visage contre la dalle, récita ces paroles:

- Heureux les simples, car ils verront Dieu!

- Amen! répondirent les anciens en baisant la terre.

LA MESSE DES OMBRES

À M. Jean-François Bladé, d'Agen,

le "scribe pieux", qui a recueilli les

contes populaires de la Gascogne.

Voici ce que le sacristain de l'église Sainte-Eulalie, à la Neuville-d'Aumont, m'a conté sous la treille du
Cheval-Blanc, par une belle soirée d'été, en buvant une bouteille de vin vieux à la santé d'un mort très à

son aise, qu'il avait le matin même porté en terre avec honneur, sous un drap semé de belles larmes

d'argent.

- Feu mon pauvre père (c'est le sacristain qui parle) était de son vivant fossoyeur. Il avait l'esprit
agréable, et c'était sans doute un effet de son état, car on a remarqué que les personnes qui travaillent

dans les cimetières sont d'humeur joviale. La mort ne les effraie point: ils n'y pensent jamais. Moi qui

vous parle, monsieur, j'entre dans un cimetière, la nuit, aussi tranquillement que sous la tonnelle du

Cheval-Blanc. Et si, d'aventure, je rencontre un revenant, je ne m'en inquiète point, par cette

considération qu'il peut bien aller à ses affaires comme je vais aux miennes. Je connais les habitudes des

morts et leur caractère. Je sais à ce sujet des choses que les prêtres eux-mêmes ne savent pas. Et si je

contais tout ce que j'ai vu, vous seriez étonné. Mais toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire, et mon

père, qui pourtant aimait à conter des histoires, n'a pas révélé la vingtième partie de ce qu'il savait. En

revanche, il répétait souvent les mêmes récits, et il a bien narré cent fois, à ma connaissance, l'aventure

de Catherine Fontaine.

Catherine Fontaine était une vieille demoiselle qu'il lui souvenait d'avoir vue quand il était enfant. Je ne
serais point étonné qu'il y eût encore dans le pays jusqu'à trois vieillards qui se rappellent avoir ouï parler

d'elle, car elle était très connue et de bon renom, quoique pauvre. Elle habitait, au coin de la rue aux

Nonnes, la tourelle que vous pouvez voir encore et qui dépend d'un vieil hôtel à demi détruit qui regarde

sur le jardin des Ursulines. Il y a sur cette tourelle des figures et des inscriptions a demi effacées. Le

défunt curé de Sainte-Eulalie, M. Levasseur, assurait qu'il y est dit en latin que l'amour est plus fort que

la mort. Ce qui s'entend, ajoutait-il, de l'amour divin.

Catherine Fontaine vivait seule dans ce petit logis. Elle était dentellière. Vous savez que les dentelles de

< page précédente | 26 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.