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Anatole France - L'Étui de nacre

biens de ce monde. Mais jamais Romulus ne révéla rien à personne touchant la reconnaissance
merveilleuse de sa fille Euphrosine, estimant qu'il valait mieux que le comte Longin et que l'abbé

Onuphre apprissent toute cette aventure dans le Paradis, quand ils auraient une pleine intelligence des

voies de Dieu. Longin ne sut point que sa fiancée était près de lui. Ils vécurent tous trois, quelques années

encore, dans la pratique de toutes les vertus et, par une faveur spéciale de la Providence, ils s'endormirent

dans le Seigneur tous trois presque en même temps; le comte Longin trépassa le premier, Romulus

mourut deux mois plus tard et sainte Euphrosine, après lui avoir fermé les yeux, fut appelée au ciel dans

la même semaine par Jésus-Christ qui lui dit: "Viens, ma colombe!" Saint Onuphre les suivit dans la

tombe où il descendit, plein de mérites, dans la cent trente-deuxième année de son âge, le saint jour de

Pâques de l'année 395e depuis l'Incarnation du Fils de Dieu. Que l'intercession de l'archange saint Michel

soit pour nous! Ici finissent les actes de sainte Euphrosine Amen.

Telle est la relation que le diacre Georges écrivit dans la laure du mont Athos, à une époque qui peut aller
du VIIe au XIVe siècle de l'ère chrétienne; je flotte à cet égard dans une grande incertitude. Cette relation

est tout à fait inédite: j'ai les meilleures raisons pour le croire. Je voudrais en avoir d'aussi bonnes pour

penser qu'elle méritait d'être connue. Je l'ai traduite avec une fidélité qui n'a, sans doute, été que trop

sensible, en communiquant à mon style une raideur byzantine dont l'incommodité me semble à

moi-même presque intolérable. Le diacre Georges contait avec moins de grâce qu'Hérodote et même que

Plutarque. Et l'on voit, par son exemple, que les décadences ont parfois moins de charme et de délicatesse

qu'on ne se le figure communément aujourd'hui. Cette démonstration est peut-être le principal mérite de

mon travail. Ce travail sera vivement critiqué, et l'on me fera sans doute des questions auxquelles il me

sera difficile de répondre. Le texte que j'ai suivi n'est pas de la main du diacre Georges. Je ne sais s'il est

complet. Je prévois qu'on signalera des lacunes et des interpolations. M. Schlumberger tiendra pour

suspects divers protocoles employés au cours du récit, et M. Alfred Rambaud contestera l'épisode du

vieillard Porou. Je réponds d'avance que, n'ayant qu'un seul texte, c'est celui-là que j'ai dû suivre. Il est en

fort mauvais état et peu lisible. Mais il faut dire que tous les chefs-d'oeuvre de l'antiquité classique, dont

nous faisons nos délices, nous sont parvenus dans cet état. J'ai de bonnes raisons de croire qu'en lisant le

texte de mon diacre j'ai fait d'énormes bévues et que ma traduction fourmille de contresens. Elle n'est

même, peut-être, qu'un contresens perpétuel. Si cela n'y paraît pas autant qu'on pouvait le craindre, c'est

qu'il est constant que le texte le plus inintelligible a toujours un sens pour celui qui le traduit. Sans cela

l'érudition n'aurait point de raison d'être. J'ai conféré la relation du diacre Georges avec les endroits de

Rufin et de saint Jérôme relatifs à sainte Euphrosine. Je dois dire qu'elle ne concorde pas tout à fait. C'est

sans doute pour cela que mon éditeur a inséré ce docte travail dans un léger recueil de contes.

SCOLASTICA

À Maurice Spronck.

En ce temps-là, qui était le IVe siècle de l'ère chrétienne, le jeune Injuriosus, fils unique d'un sénateur
d'Auvergne (on appelait ainsi les officiers municipaux), demanda en mariage une jeune fille du nom de

Scolastica, unique enfant comme lui d'un sénateur. Elle lui fut accordée. Et la cérémonie du mariage

ayant été célébrée, il l'emmena dans sa maison et lui fit partager sa couche. Mais elle, triste et tournée

contre le mur pleurait amèrement.

- De quoi te tourmentes-tu, dis-moi, je te prie?

Et, comme elle se taisait, il ajouta:

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