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Anatole France - L'Étui de nacre

beau paysage. A sa gauche s'étendaient livides et nus les champs Phlégréens jusqu'aux ruines de Cumes.
A sa droite le cap Misène enfonçait son éperon aigu dans la mer Tyrrhénienne. Sous ses pieds, vers

l'occident, la riche Baies, suivant la courbe gracieuse du rivage, étalait ses jardins, ses villas peuplées de

statues, ses portiques, ses terrasses de marbre, au bord de la mer bleue où se jouaient les dauphins.

Devant lui, de l'autre côté du golfe, sur la côte de Campanie, dorée par le soleil déjà bas, brillaient les

temples que couronnaient au loin des lauriers du Pausilippe, et dans les profondeurs de l'horizon riait le

Vésuve.

Lamia tira d'un pli de sa toge un rouleau contenant le Traité sur la Nature, s'étendit à terre et commença
de lire. Mais les cris d'un esclave l'avertirent de se lever pour laisser passage à une litière qui montait

l'étroit sentier des vignes. Comme la litière s'approchait toute ouverte, Lamia, vit, étendu sur les coussins,

un vieillard d'une vaste corpulence qui, le front dans la main., regardait d'un oeil sombre et fier. Son nez

aquilin descendait sur ses lèvres, que pressaient un menton proéminent et des mâchoires puissantes.

Tout d'abord, Lamia fut certain de connaître ce visage. Il hésita un moment à le nommer. Puis soudain,
s'élançant vers la litière dans un mouvement de surprise et de joie:

- Pontius Pilatus! s'écria-t-il, grâces aux dieux, il m'est donné de te revoir!

Le vieillard, faisant signe aux esclaves d'arrêter, fixa un regard attentif sur l'homme qui le saluait.

- Pontius, mon cher hôte, reprit celui-ci, vingt années ont assez blanchi mes cheveux et creusé mes joues
pour que tu ne reconnaisses plus ton Aelius Lamia.

A ce nom, Pontius Pilatus descendit de litière aussi vivement que le permettaient la fatigue de son âge et
la gravité de son allure. Et il embrassa deux fois Aelius Lamia.

Certes, il m'est doux de te revoir, dit-il. Hélas! tu me rappelles les jours anciens, alors que j'étais
procurateur de Judée, dans la province de Syrie. Voilà trente ans que je te vis pour la première fois.

C'était à Césarée, où tu venais traîner les ennuis de l'exil. Je fus assez heureux pour les adoucir un peu, et,

par amitié, Lamia, tu me suivis dans cette triste Jérusalem, où les Juifs m'abreuvèrent d'amertume et de

dégoût. Tu demeuras pendant plus de dix ans mon hôte et mon compagnon, et tous deux, parlant de la

Ville, nous nous consolions ensemble, toi de tes infortunes, moi de mes grandeurs.

Lamia l'embrassa de nouveau.

- Tu ne dis pas tout, Pontius: tu ne rappelles point que tu usas en ma faveur de ton crédit auprès d'Hérode
Antipas et que tu m'ouvris ta bourse avec libéralité.

- N'en parlons point, répondit Pontius, puisque, dès ton retour à Rome, tu m'envoyas par un de tes
affranchis une somme d'argent qui me payait avec usure.

- Pontius, je ne me crois pas quitte envers toi par une somme d'argent. Mais réponds-moi: les dieux
ont-ils comblé tes désirs? Jouis-tu de tout le bonheur que tu mérites? Parle-moi de ta famille, de ta

fortune, de ta santé.

- Retiré en Sicile, où je possède des terres, je cultive et je vends mon blé. Ma fille aînée, ma très chère
Pontia, devenue veuve, vit chez moi et gouverne ma maison. J'ai gardé, grâces aux dieux, la vigueur de

l'esprit; ma mémoire n'est point affaiblie. Mais la vieillesse ne vient pas sans un long cortège de douleurs

et d'infirmités. Je suis cruellement travaillé de la goutte. Et tu me vois à cette heure allant chercher par les

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