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Anatole France - L'Étui de nacre

Seulement alors, Euphrosine reconnut le comte Longin; elle craignit qu'il ne la reconnût de même. Mais
elle se rassura bientôt et fut prise de pitié à le voir si triste et dans un tel égarement.

Après un long silence le comte Longin s'écria:

- Je voudrais me faire moine pour échapper au désespoir.

Et il lui conta son amour et comment sa fiancée Euphrosine avait disparu soudainement, et qu'il la
cherchait depuis huit ans sans pouvoir la trouver, et qu'il était brûlé, desséché d'amour et de douleur.

Elle lui répondit avec une douceur céleste:

- Seigneur, cette Euphrosine dont vous pleurez si amèrement la perte ne méritait pas tant d'amour. Sa
beauté n'est précieuse que par l'idée que vous vous en faites; elle est vile et méprisable en réalité. Elle

était périssable et ce qui en reste ne vaut pas un regret. Vous ne croyez pas pouvoir vivre sans Euphrosine

et, s'il vous arrivait de la rencontrer, vous pourriez ne pas même la reconnaître.

Le comte Longin ne répondit point, mais ces paroles ou peut-être la voix qui les prononçait fit une
heureuse impression sur son âme. Il partit plus tranquille et promit de revenir.

Il revint en effet; et, désireux d'embrasser l'état monastique, il demanda une cellule au saint abbé
Onuphre et fit don au monastère de ses biens qui étaient immenses. Euphrosine en éprouva une grande

satisfaction. Mais, à quelque temps de là, son coeur fut comblé d'une joie encore plus grande.

En effet, un mendiant, courbé sous sa besace et n'ayant pour couvrir sa nudité que des lambeaux sordides,
étant venu demander aux moines secourables un morceau de pain, Euphrosine reconnut Romulus, son

père; mais, feignant de ne pas savoir qui il était, elle le fit asseoir, lui lava les pieds et lui donna à

manger.

- Fils de Dieu, lui dit le mendiant, je ne fus pas toujours un pauvre vagabond tel que tu me vois. J'ai
possédé de grandes richesses et une fille très belle, très sage, très savante, qui devinait les énigmes

proposées dans les concours publics et qui même reçut un jour des magistrats une couronne de papyrus.

Je l'ai perdue; j'ai perdu tous mes biens. Je suis dévoré du regret de ma fille et de mes richesses. J'avais

surtout un buisson d'oiseaux chanteurs d'un artifice merveilleux. Et maintenant je n'ai pas un manteau

pour me couvrir. Pourtant je serais consolé si je pouvais, avant de mourir, revoir ma fille bien-aimée.

Comme il achevait ces mots, Euphrosine se jeta à ses pieds, et lui dit en pleurant:

- Mon père, je suis Euphrosine, votre fille, qui s'est enfuie une nuit de votre maison. Et le chien n'a point
aboyé. Pardonnez-moi, mon père. Car je n'ai pas accompli ces choses sans la permission de

Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Et, après avoir conté au vieillard comment elle s'en était allée, déguisée en artisan, jusqu'à cette maison
où elle avait vécu depuis paisible et cachée, elle lui montra un signe qu'elle avait au cou. Et Romulus

reconnut sa fille à ce signe. Il l'embrassa tendrement et la baigna de ses larmes, admirant les desseins

mystérieux du Seigneur.

C'est pourquoi il résolut de se faire moine et de demeurer dans le monastère du saint abbé Onuphre. Il se
bâtit de ses mains une cellule de roseaux auprès de celle du comte Longin. Ils chantaient des psaumes et

bêchaient la terre. Pendant les heures de repos, ils s'entretenaient de la vanité des amours terrestres et des

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