|
Anatole France - L'Étui de nacre
telles qu'une sphère aussi brillante que le saphir avec les constellations du ciel exactement figurées par des pierres précieuses. On remarquait aussi dans cette salle une fontaine d'Héron, qui répandait des eaux parfumées, et deux miroirs si artistement faits qu'ils changeaient quiconque s'y mirait l'un en une personne longue et mince, l'autre en une personne courte et grosse. Mais ce qu'on voyait de plus merveilleux dans cette demeure était un buisson d'aubépine tout couvert d'oiseaux qui, par un mécanisme ingénieux, chantaient en battant des ailes comme s'ils eussent été vivants. Romulus avait dépensé le reste de son bien pour acquérir ces machines dont il était curieux. C'est pourquoi il accueillit avec faveur le comte Longin qui possédait de grandes richesses. Il pressait de toutes ses forces la conclusion d'un mariage dont il attendait le bonheur de sa fille et le repos de sa vieillesse. Mais chaque fois qu'il vantait à Euphrosine les mérites du comte Longin, elle détournait le regard et ne faisait point de réponse. Il lui dit un jour:
- Ne me concédez-vous point, ma fille, qu'il est le plus beau, le plus riche, et le plus noble des citoyens d'Alexandrie?
La sage Euphrosine répondit:
- Je vous l'accorde volontiers, mon père, et je crois, en effet, que le comte Longin passe en noblesse, en opulence et en beauté tous les citoyens de cette ville. C'est pourquoi, si je le refuse pour époux, il y a peu d'apparence qu'un autre, faisant ce que celui-là n'a pu faire, m'amène à changer ma résolution, qui est de consacrer ma virginité à Jésus-Christ.
En entendant ce propos, Romulus entra dans une grande colère et jura qu'il saurait bien obliger Euphrosine à épouser le comte Longin, et, sans se répandre en vaines menaces, il ajouta que, ce mariage, étant résolu dans son coeur, s'accomplirait sans tarder et que, si l'autorité paternelle n'y suffisait point, il y ajouterait celle de l'Empereur, dont La Divinité ne souffrirait point qu'une fille désobéît à son père dans une chose qui, comme le mariage d'une patricienne, intéressait le public et l'État.
Euphrosine savait que son père avait beaucoup de crédit auprès de l'Empereur, dont La Divinité habitait Constantinople. Elle comprit qu'elle n'avait, en ce péril, de secours à espérer que du comte Longin lui-même. C'est pourquoi elle le manda près d'elle, dans la basilique, pour un entretien secret.
Ému d'espérance et de curiosité le comte Longin se rendit dans la basilique, tout couvert d'or et de pierreries. La vierge ne se fit point attendre. Mais quand il la vit paraître les cheveux dénoués et enveloppée d'un voile noir, comme une suppliante, il en conçut un fâcheux augure et son coeur s'en irrita.
Euphrosine parla la première:
- Clarissime Longin, lui dit-elle, si vous m'aimez autant que vous le dites, vous craindrez de me déplaire, et ce serait, en effet, me causer un mortel déplaisir que de me traîner dans votre maison et d'user à votre contentement d'un corps que j'ai donné avec mon âme à Notre-Seigneur Jésus-Christ, principe et fin de tout amour.
Mais le comte Longin lui répondit:
- Clarissime Euphrosine, l'amour est plus fort que la volonté; c'est pourquoi il convient de lui obéir comme à un maître jaloux. Je ferai à votre égard ce qu'il m'ordonne, qui est de vous prendre pour ma femme.
- Convient-il à un homme, même illustre, de prendre la fiancée du Seigneur?
|