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Anatole France - Crainquebille, Putois, Riquet et plusieurs autres récits profitables

"Ce dont il faut louer le président Bourriche, lui dit-il, c'est d'avoir su se défendre des vaines curiosités de
l'esprit et se garder de cet orgueil intellectuel qui veut tout connaître. En opposant l'une à l'autre les

dépositions contradictoires de l'agent Matra et du docteur David Matthieu, le juge serait entré dans une

voie où l'on ne rencontre que le doute et l'incertitude. La méthode qui consiste à examiner les faits selon

les règles de la critique est inconciliable avec la bonne administration de la justice. Si le magistrat avait

l'imprudence de suivre cette méthode, ses jugements dépendraient de sa sagacité personnelle, qui le plus

souvent est petite, et de l'infirmité humaine, qui est constante. Quelle en serait l'autorité? On ne peut nier

que la méthode historique est tout à fait impropre à lui procurer les certitudes dont il a besoin. Il suffit de

rappeler l'aventure de Walter Raleigh.

"Un jour que Walter Raleigh, enfermé à la Tour de Londres, travaillait, selon sa coutume, à la seconde
partie de son Histoire du Monde, une rixe éclata sous sa fenêtre. Il alla regarder ces gens qui se

querellaient, et quand il se remit au travail, il pensait les avoir très bien observés. Mais le lendemain,

ayant parlé de cette affaire à un de ses amis qui y avait été présent et qui même y avait pris part, il fut

contredit par cet ami sur tous les points. Réfléchissant alors à la difficulté de connaître la vérité sur des

événements lointains, quand il avait pu se méprendre sur ce qui se passait sous ses yeux, il jeta au feu le

manuscrit de son histoire.

"Si les juges avaient les mêmes scrupules que Sir Walter Raleigh, ils jetteraient au feu toutes leurs
instructions. Et ils n'en ont pas le droit. Ce serait de leur part un déni de justice, un crime. Il faut renoncer

à savoir, mais il ne faut pas renoncer à juger. Ceux qui veulent que les arrêts des tribunaux soient fondés

sur la recherche méthodique des faits sont de dangereux sophistes et des ennemis perfides de la justice

civile et de la justice militaire. Le président Bourriche a l'esprit trop juridique pour faire dépendre ses

sentences de la raison et de la science dont les conclusions sont sujettes à d'éternelles disputes. Il les

fonde sur des dogmes et les assied sur la tradition, en sorte que ses jugements égalent en autorité les

commandements de l'Église. Ses sentences sont canoniques. J'entends qu'il les tire d'un certain nombre de

sacrés canons. Voyez, par exemple, qu'il classe les témoignages non d'après les caractères incertains et

trompeurs de la vraisemblance et de l'humaine vérité, mais d'après des caractères intrinsèques,

permanents et manifestes. Il les pèse au poids des armes. Y a-t-il rien de plus simple et de plus sage à la

fois? Il tient pour irréfutable le témoignage d'un gardien de la paix conçu métaphysiquement en tant

qu'un numéro matricule et selon les catégories de la police idéale. Non pas que Matra (Bastien), né à

Cinto-Monte (Corse), lui paraisse incapable d'erreur. Il n'a jamais pensé que Bastien Matra fût doué d'un

grand esprit d'observation, ni qu'il appliquât à l'examen des faits une méthode exacte et rigoureuse. A

vrai dire, il ne considère pas Bastien Matra, mais l'agent 64. - Un homme est faillible, pense-t-il. Pierre et

Paul peuvent se tromper. Descartes et Gassendi, Leibnitz et Newton, Bichat et Claude Bernard ont pu se

tromper. Nous nous trompons tous et à tout moment. Nos raisons d'erreur sont innombrables. Les

perceptions des sens et les jugements de l'esprit sont des sources d'illusion et des causes d'incertitude. Il

ne faut pas se fier au témoignage d'un homme: Testis unus, testis nullus. Mais on peut avoir foi dans un

numéro. Bastien Matra, de Cinto-Monte, est faillible. Mais l'agent 64, abstraction faite de son humanité,

ne se trompe pas. C'est une entité. Une entité n'a rien en elle de ce qui est dans les hommes et les trouble,

les corrompt, les abuse. Elle est pure, inaltérable et sans mélange. Aussi le Tribunal n'a-t-il point hésité à

repousser le témoignage du docteur David Matthieu, qui n'est qu'un homme, pour admettre celui de

l'agent 64, qui est une idée pure, et comme un rayon de Dieu descendu à la barre.

"En procédant de cette manière, le président Bourriche s'assure une sorte d'infaillibilité, et la seule à
laquelle un juge puisse prétendre. Quand l'homme qui témoigne est armé d'un sabre, c'est le sabre qu'il

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