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Anatole France - Crainquebille, Putois, Riquet et plusieurs autres récits profitables

- Bizarre!

- Non pas bizarre, mais scientifique. Je tiens la pitié du riche envers le pauvre pour injurieuse et contraire
à la fraternité humaine. Si vous voulez que je parle aux riches, je leur dirai: "Épargnez aux pauvres votre

pitié: ils n'en ont que faire. Pourquoi la pitié, et non pas la justice? Vous êtes en compte avec eux. Réglez

le compte. Ce n'est pas une affaire de sentiment. C'est une affaire économique. Si ce que vous leur

donnez gracieusement est pour prolonger leur pauvreté et votre richesse, ce don est inique et les larmes

que vous y mêlerez ne le rendront pas équitable. "Il faut restituer", comme disait le procureur au juge

après le sermon du bon frère Maillard. Vous faites l'aumône pour ne pas restituer. Vous donnez un peu

pour garder beaucoup, et vous vous félicitez. Ainsi le tyran de Samos jeta son anneau à la mer. Mais la

Némésis des dieux ne reçut point cette offrande. Un pêcheur rapporta au tyran son anneau dans le ventre

d'un poisson. Et Polycrate fut dépouillé de toutes ses richesses."

- Vous plaisantez.

- Je ne plaisante pas. Je veux faire entendre aux riches qu'ils sont bienfaisants au rabais et généreux à bon
compte, qu'ils amusent le créancier, et que ce n'est pas ainsi qu'on fait les affaires. C'est un avis qui peut

leur être utile.

- Et vous voulez mettre des idées pareilles dans Le Nouveau Siècle, pour couler la feuille! Pas de ça!
mon ami, pas de ça!

- Pourquoi voulez-vous que le riche agisse avec les pauvres autrement qu'avec les riches et les puissants?
Il leur paie ce qu'il leur doit, et s'il ne leur doit rien, il ne leur paie rien. C'est la probité. S'il est probe,

qu'il en fasse autant pour les pauvres. Et ne dites point que les riches ne doivent rien aux pauvres. Je ne

crois pas qu'un seul riche le pense. C'est sur l'étendue de la dette que commencent les incertitudes. Et l'on

n'est pas pressé d'en sortir. On aime mieux rester dans le vague. On sait qu'on doit. On ne sait pas ce

qu'on doit, et l'on verse de temps en temps un petit acompte. Cela s'appelle la bienfaisance, et c'est

avantageux.

- Mais ce que vous dites là n'a pas le sens commun, mon cher collaborateur. Je suis peut-être plus
socialiste que vous, mais je suis pratique. Supprimer une souffrance, prolonger une existence, réparer une

parcelle des injustices sociales, c'est un résultat. Le peu de bien qu'on fait est fait. Ce n'est pas tout, mais

c'est quelque chose. Si le petit conte que je vous demande attendrit une centaine de mes riches abonnés et

les dispose à donner, ce sera autant de gagné sur le mal et la souffrance. C'est ainsi que peu à peu on rend

la condition des pauvres supportable.

- Est-il bon que la condition des pauvres soit supportable? La pauvreté est indispensable à la richesse, la
richesse est nécessaire à la pauvreté. Ces deux maux s'engendrent l'un l'autre et s'entretiennent l'un par

l'autre. Il ne faut pas améliorer la condition des pauvres ; il faut la supprimer. Je n'induirai pas les riches

en aumône, parce que leur aumône est empoisonnée, parce que l'aumône fait du bien à celui qui donne et

du mal à celui qui reçoit, et parce qu'enfin, la richesse étant par elle-même dure et cruelle, il ne faut pas

qu'elle revête l'apparence trompeuse de la douceur. Puisque vous voulez que je fasse un conte pour les

riches, je leur dirai: "Vos pauvres sont vos chiens, que vous nourrissez pour mordre. Les assistés font aux

possédants une meute qui aboie aux prolétaires. Les riches ne donnent qu'à ceux qui demandent. Les

travailleurs ne demandent rien. Et ils ne reçoivent rien."

- Mais les orphelins, les infirmes, les vieillards?...

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