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Anatole France - Crainquebille, Putois, Riquet et plusieurs autres récits profitables

judiciaire. Il ne faut pas perdre de vue l'objet même que se propose le magistrat en recueillant et en
groupant les témoignages. Il doit non seulement s'éclairer, mais éclairer le tribunal. Il ne suffit pas que la

lumière se fasse dans son esprit: il faut qu'il la fasse dans l'esprit des juges. Il importe donc qu'il mette en

évidence les charges qui parfois sont dissimulées dans le récit équivoque ou diffus d'un témoin comme

dans les réponses ambiguës du prévenu. S'ils étaient enregistrés sans ordre ni méthode, les témoignages

les plus probants paraîtraient faibles, et la plupart des coupables échapperaient au châtiment.

- Mais ce procédé qui consiste à préciser la pensée flottante des témoins, ce procédé, demandai-je, n'est-il
pas dangereux?

- Il le serait si les magistrats n'étaient pas consciencieux. Mais je n'ai pas encore connu un seul magistrat
qui n'eût pas une haute conscience de ses devoirs. Et pourtant j'ai siégé à côté de protestants, de déistes et

de juifs. Mais ils étaient magistrats.

- Du moins, monsieur Thomas, votre manière de faire a-t-elle cet inconvénient que le témoin, quand vous
lui lisez sa déposition, ne peut guère la comprendre, puisque vous y avez introduit des termes dont il n'a

pas l'usage et dont le sens lui échappe. Que représente à ce journalier votre expression d'"allures

suspectes"?

Il me répondit vivement:

"J'y ai pensé, et je prends contre ce danger des précautions minutieuses. Je vais vous en donner un
exemple. Il y a peu de temps, un témoin d'une intelligence assez bornée, et dont la moralité m'est

inconnue, me parut inattentif à la lecture que le greffier lui donna de sa propre déposition. Je lui en fis

faire une seconde lecture, après l'avoir invité à y prêter une attention soutenue. Je crus voir qu'il n'en fit

rien. C'est alors que j'usai d'un stratagème pour l'amener à une plus juste appréciation de son devoir et de

sa responsabilité. Je dictai au greffier une dernière phrase qui contredisait toutes les précédentes. Et

j'invitai le témoin à signer. Au moment où il posait la plume sur le papier, je lui arrêtai le bras:

"Malheureux! m'écriai-je, vous allez signer une déclaration contraire à celle que vous venez de faire et

accomplir ainsi une action criminelle."

- Eh bien, que vous dit-il?

- Il me répondit piteusement: "Monsieur le juge, vous êtes plus instruit que moi, vous devez savoir mieux
que moi ce qu'il fallait écrire." Vous voyez, ajouta M. Thomas, qu'un juge soucieux de bien remplir sa

fonction se garde de toute cause d'erreur. Croyez-le bien, cher monsieur, l'erreur judiciaire est un mythe."

VOL DOMESTIQUE

A Henri Monod

Il y a environ dix ans, peut-être plus, peut-être moins, je visitai une prison de femmes. C'était un ancien
château construit sous Henri IV et dont les hauts toits d'ardoise dominaient une sombre petite ville du

Midi, au bord d'un fleuve. Le directeur de cette prison touchait à l'âge de la retraite ; il portait une

perruque noire et une barbe blanche. C'était un directeur extraordinaire. Il pensait par lui-même et avait

des sentiments humains. Il ne se faisait pas d'illusions sur la moralité de ses trois cents pensionnaires,

mais il n'estimait pas qu'elle fût bien au-dessous de la moralité de trois cents femmes prises au hasard

dans une ville.

"Il y a de tout ici comme ailleurs", semblait-il me dire de son regard doux et las.

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