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Anatole France - Crainquebille, Putois, Riquet et plusieurs autres récits profitables

commune. Mais est-ce assez que d'être à peu près un honnête homme pour exercer sans erreurs et sans
abus le pouvoir monstrueux de punir? Le bon juge devrait unir l'esprit philosophique à la simple bonté.

C'est beaucoup demander à un homme qui fait sa carrière et veut avancer. Sans compter que s'il fait

paraître une morale supérieure à celle de son temps, il sera odieux à ses confrères et soulèvera

l'indignation générale. Car nous appelons immoralité toute morale qui n'est point la nôtre. Tous ceux qui

ont apporté un peu de bonté nouvelle au monde essayèrent le mépris des honnêtes gens. C'est bien ce qui

est arrivé au président Magnaud.

"J'ai là ses jugements réunis en un petit volume et commentés par Henry Leyret. Ces jugements, quand
ils furent prononcés, indignèrent les magistrats austères et les législateurs vertueux. Ils témoignent de

l'esprit le plus élevé et de l'âme la plus tendre. Ils sont pleins de pitié, ils sont humains, ils sont vertueux.

On estima dans la magistrature que le président Magnaud n'avait pas l'esprit juridique, et les amis de M.

Méline l'accusèrent de ne point assez respecter la propriété. Et il est vrai que les "attendus" dont

s'appuient les jugements de M. le président Magnaud sont singuliers ; car on y rencontre à chaque ligne

les pensées d'un esprit libre et les sentiments d'un coeur généreux."

M. Bergeret, prenant sur la table un petit volume rouge, le feuilleta et lut:

"La probité et la délicatesse sont deux vertus infiniment plus faciles à pratiquer quand on ne manque de
rien, que lorsqu'on est dénué de tout."

*

"Ce qui ne peut être évité ne saurait être puni."

*

"Pour équitablement apprécier le délit de l'indigent, le juge doit, pour un instant, oublier le bien-être dont
il jouit, afin de s'identifier autant que possible avec la situation lamentable de l'être abandonné de tous."

*

"Le souci du juge, dans son interprétation de la loi, ne doit pas être seulement limité au cas spécial qui lui
est soumis, mais s'étendre encore aux conséquences bonnes ou mauvaises que peut produire sa sentence

dans un intérêt plus général."

*

"C'est l'ouvrier seul qui produit, et qui expose sa santé ou sa vie au profit exclusif du patron, lequel ne
peut compromettre que son capital."

"Et j'ai cité presque au hasard, ajouta M. Bergeret en fermant le livre. Voilà des paroles nouvelles et qui
rendent le son d'une grande âme!"

MONSIEUR THOMAS

J'ai connu un juge austère. Il s'appelait Thomas de Maulan et était de petite noblesse provinciale. Il s'était
destiné à la magistrature sous le septennat du maréchal de Mac-Mahon, dans l'espoir de rendre un jour la

justice au nom du Roi. Il avait des principes qu'il pouvait croire inébranlables, ne les ayant jamais

remués. Dès qu'on remue un principe, on trouve quelque chose dessous, et l'on s'aperçoit que ce n'était

pas un principe. Thomas de Maulan tenait soigneusement à l'abri de sa curiosité ses principes religieux et

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