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Anatole France - Crainquebille, Putois, Riquet et plusieurs autres récits profitables

de Paris, président d'une des sections de la "Ligue de la Patrie française".

Crainquebille essaya de lui conter son affaire, ce qui ne lui était pas facile, car il n'avait pas l'habitude de
la parole. Peut-être s'en serait-il tiré pourtant, avec un peu d'aide. Mais son avocat secouait la tête d'un air

méfiant à tout ce qu'il disait, et feuilletant des papiers, murmurait:

"Hum! hum! je ne vois rien de tout cela au dossier..."

Puis, avec un peu de fatigue, il dit en frisant sa moustache blonde:

"Dans votre intérêt, il serait peut-être préférable d'avouer. Pour ma part, j'estime que votre système de
dénégations absolues est d'une insigne maladresse."

Et dès lors Crainquebille eût fait des aveux s'il avait su ce qu'il fallait avouer.

III. CRAINQUEBILLE DEVANT LA JUSTICE

Le président Bourriche consacra six minutes pleines à l'interrogatoire de Crainquebille. Cet interrogatoire
aurait apporté plus de lumière si l'accusé avait répondu aux questions qui lui étaient posées. Mais

Crainquebille n'avait pas l'habitude de la discussion, et dans une telle compagnie le respect et l'effroi lui

fermaient la bouche. Aussi gardait-il le silence, et le président faisait lui-même les réponses ; elles étaient

accablantes. Il conclut:

"Enfin, vous reconnaissez avoir dit: "Mort aux vaches!"

- J'ai dit: "Mort aux vaches!" parce que monsieur l'agent a dit: "Mort aux vaches!" Alors j'ai dit: "Mort
aux vaches!"

Il voulait faire entendre qu'étonné par l'imputation la plus imprévue, il avait, dans sa stupeur, répété les
paroles étranges qu'on lui prêtait faussement et qu'il n'avait certes point prononcées. Il avait dit: "Mort

aux vaches!" comme il eût dit: "Moi! tenir des propos injurieux, l'avez-vous pu croire?"

M. le président Bourriche ne le prit pas ainsi.

"Prétendez-vous, dit-il, que l'agent a proféré ce cri le premier?"

Crainquebille renonça à s'expliquer. C'était trop difficile.

"Vous n'insistez pas. Vous avez raison", dit le président.

Et il fit appeler les témoins.

L'agent 64, de son nom Bastien Matra, jura de dire la vérité et de ne rien dire que la vérité. Puis il déposa
en ces termes:

"Étant de service le 20 octobre, à l'heure de midi, je remarquai, dans la rue Montmartre, un individu qui
me sembla être un vendeur ambulant et qui tenait sa charrette indûment arrêtée à la hauteur du numéro

328, ce qui occasionnait un encombrement de voitures. Je lui intimai par trois fois l'ordre de circuler,

auquel il refusa d'obtempérer. Et sur ce que je l'avertis que j'allais verbaliser, il me répondit en criant:

"Mort aux vaches!" ce qui me sembla être injurieux."

Cette déposition, ferme et mesurée, fut écoutée avec une évidente faveur par le Tribunal. La défense

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