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Anatole France - Crainquebille, Putois, Riquet et plusieurs autres récits profitables

évidemment la fin dernière et le but final de la création), quand la terre sera aux chevaux et quand nous
serons libres d'agir à nos guises, nous nous donnerons le plaisir d'emprisonner, de pendre et de rouer nos

semblables. Nous serons des êtres moraux. Cela se connaîtra aux prisons, aux gibets et aux estrapades

qui se dresseront dans nos villes Il y aura des chevaux législateurs. Qu'en penses-tu, Roussin?"

Roussin, qui était la monture du second juge, répondit qu'il pensait que le cheval était le roi de la
création, et qu'il espérait bien que son règne arriverait tôt ou tard.

"Blanchet, quand nous aurons bâti des villes, ajouta-t-il, il faudra, comme tu dis, instituer la police des
villes. Je voudrais qu'alors les lois des chevaux fussent chevalines, je veux dire favorables aux chevaux,

et pour le bien hippique.

- Comment l'entends-tu, Roussin? demanda Blanchet.

- Je l'entends comme il faut. Je demande que les lois assurent à chacun sa part de picotin et sa place à
l'écurie ; et qu'il soit permis à chacun d'aimer à son gré, durant la saison. Car il y a temps pour tout. Je

veux enfin que les lois chevalines soient en conformité avec la nature.

- J'espère, répondit Blanchet, que nos législateurs penseront plus hautement que toi, Roussin. Ils feront
des lois sous l'inspiration du cheval céleste qui a créé tous les chevaux. Il est souverainement bon,

puisqu'il est souverainement puissant. La puissance et la bonté sont ses attributs. Il a destiné ses créatures

à supporter le frein, à tirer le licol, à sentir l'éperon et à crever sous les coups. Tu parles d'aimer,

camarade: il a voulu que beaucoup d'entre nous fussent faits hongres. C'est son ordre. Les lois devront

maintenir cet ordre adorable.

- Mais es-tu bien sûr, ami, demanda Roussin, que ces maux viennent du cheval céleste qui nous a créés,
et non pas seulement de l'homme, sa créature inférieure?

- Les hommes sont les ministres et les anges du cheval céleste, répondit Blanchet. Sa volonté est
manifeste dans tout ce qui arrive. Elle est bonne. Puisqu'il nous veut du mal, c'est que le mal est un bien.

Il faut donc que la loi, pour être bonne, nous fasse du mal. Et dans l'empire des chevaux, nous serons

contraints et torturés de toutes les manières, par édits, arrêts, décrets, sentences et ordonnances, pour

complaire au cheval céleste.

"Il faut, Roussin, ajouta Blanchet, il faut que tu aies une tête d'onagre, puisque tu ne comprends pas que
le cheval a été mis au monde pour souffrir, que, s'il ne souffre pas, il va en sens contraire de ses fins, et

que le cheval céleste se détourne des chevaux heureux."

LE CHRIST DE L'OCÉAN

A Ivan Strannik

En cette année-là, plusieurs de ceux de Saint-Valéry, qui étaient allés à la pêche, furent noyés dans la
mer. On trouva leurs corps roulés par le flot sur la plage avec les débris de leurs barques, et l'on vit

pendant neuf jours, sur la route montueuse qui mène à l'église, des cercueils portés à bras et que suivaient

des veuves pleurant, sous leur grande cape noire, comme des femmes de la Bible.

Le patron Jean Lenoël et son fils Désiré furent ainsi déposés dans la grande nef, sous la voûte où ils
avaient suspendu naguère, en offrande à Notre-Dame, un navire avec tous ses agrès. C'étaient des

hommes justes et qui craignaient Dieu. Et M. Guillaume Truphème, curé de Saint-Valéry, ayant donné

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