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Anatole France - Crainquebille, Putois, Riquet et plusieurs autres récits profitables

SECOND JUGE. - Les vivants doivent tenir leurs lois des vivants. Zoroastre et Numa Pompilius ne
valent pas, pour nous instruire de ce qui nous est permis et de ce qui nous est défendu, le savetier de

Sainte-Gudule.

PREMIER JUGE. - Les premières lois nous furent révélées par la Sagesse infinie. Une loi est d'autant
meilleure qu'elle est plus proche de cette source.

SECOND JUGE. - Ne voyez-vous point qu'on en fait chaque jour de nouvelles, et que les Constitutions
et les Codes sont différents selon les temps et selon les contrées?

PREMIER JUGE. - Les nouvelles lois sortent des anciennes. Ce sont les jeunes branches du même arbre,
et que la même sève nourrit.

SECOND JUGE. - Le vieil arbre des lois distille un suc amer. Sans cesse on y porte la cognée.

PREMIER JUGE. - Le juge n'a pas à rechercher si les lois sont justes, puisqu'elles le sont
nécessairement. Il n'a qu'à les appliquer justement.

SECOND JUGE. - Nous avons à rechercher si la loi que nous appliquons est juste ou injuste, parce que,
si nous l'avons reconnue injuste, il nous est possible d'apporter quelque tempérament dans l'application

que nous sommes obligés d'en faire.

PREMIER JUGE. - La critique des lois n'est pas compatible avec le respect que nous leur devons.

SECOND JUGE. - Si nous n'en voyons pas les rigueurs, comment pourrons-nous les adoucir?

PREMIER JUGE. - Nous sommes des juges, et non pas des législateurs et des philosophes.

SECOND JUGE. - Nous sommes des hommes.

PREMIER JUGE. - Un homme ne saurait juger les hommes. Un juge, en siégeant, quitte son humanité. Il
se divinise, et il ne sent plus ni joie ni douleur.

SECOND JUGE. - La justice qui n'est pas rendue avec sympathie est la plus cruelle des injustices.

PREMIER JUGE. - La justice est parfaite quand elle est littérale.

SECOND JUGE. - Quand elle n'est pas spirituelle, la justice est absurde.

PREMIER JUGE. - Le principe des lois est divin et les conséquences qui en découlent, même les
moindres, sont divines. Mais si la loi n'était pas toute de Dieu, si elle était toute de l'homme, il faudrait

l'appliquer à la lettre. Car la lettre est fixe, et l'esprit flotte.

SECOND JUGE. - La loi est tout entière de l'homme et elle naquit imbécile et cruelle dans les faibles
commencements de la raison humaine. Mais fût-elle d'essence divine, il en faudrait suivre l'esprit et non

la lettre, parce que la lettre est morte et que l'esprit est vivant.

Ayant ainsi parlé, les deux juges intègres mirent pied à terre et se rendirent avec leur escorte au Tribunal
où ils étaient attendus pour rendre à chacun son dû. Leurs chevaux, attachés à un pieu, sous un grand

orme, conversèrent ensemble. Le cheval du premier juge parla d'abord.

"Quand la terre, dit-il, sera aux chevaux (et elle leur appartiendra sans faute un jour, car le cheval est

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