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Anatole France - Crainquebille, Putois, Riquet et plusieurs autres récits profitables

Rien ne l'embarrassait. Rien ne l'instruisait et il instruisait toujours. Sa manie me parut redoutable. Je
passai en Belgique et je m'arrêtai à Anvers, où je trouvai une place de garçon épicier. Un dimanche, je vis

deux juges intègres dans un tableau de Mabuse, au musée. Ils appartiennent à une espèce perdue. Je veux

dire que ce sont des juges ambulants, qui cheminent au petit trot de leur bidet. Des gens d'armes à pied,

armés de lances et de pertuisanes, leur font escorte. Ces deux juges, chevelus et barbus, portent, comme

les rois des vieilles Bibles flamandes, une coiffure bizarre et magnifique qui tient à la fois du bonnet de

nuit et du diadème. Leurs robes de brocart sont toutes fleuries. Le vieux maître a su leur donner un air de

gravité, de calme et de douceur. Leurs chevaux sont doux et calmes comme eux. Pourtant ils n'ont, ces

juges, ni le même caractère ni la même doctrine. Cela se voit tout de suite. L'un tient à la main un papier

et montre du doigt le texte. L'autre, la main gauche sur le pommeau de la selle, lève la droite avec plus de

bienveillance que d'autorité. Il semble retenir entre le pouce et l'index une poudre impalpable. Et ce geste

de sa main soigneuse indique une pensée prudente et subtile. Ils sont intègres tous deux, mais visiblement

le premier s'attache à la lettre, le second à l'esprit. Appuyé à la barre qui les sépare du public, je les

écoutai parler. Le premier juge dit:

"Je m'en tiens à ce qui est écrit. La première loi fut écrite sur la pierre, en signe qu'elle durerait autant que
le monde."

L'autre juge répondit:

"Toute loi écrite est déjà périmée. Car la main du scribe est lente et l'esprit des hommes est agile et leur
destinée mouvante."

Et ces deux bons vieillards poursuivirent leur entretien sentencieux:

PREMIER JUGE. - La loi est stable.

SECOND JUGE. - En aucun moment la loi n'est fixée.

PREMIER JUGE. - Procédant de Dieu, elle est immuable.

SECOND JUGE. - Produit naturel de la vie sociale, elle dépend des conditions mouvantes de cette vie.

PREMIER JUGE. - Elle est la volonté de Dieu, qui ne change pas.

SECOND JUGE. - Elle est la volonté des hommes, qui change sans cesse.

PREMIER JUGE. - Elle fut avant l'homme et lui est supérieure.

SECOND JUGE. - Elle est de l'homme, infirme comme lui, et comme lui perfectible.

PREMIER JUGE. - Juge, ouvre ton livre et lis ce qui est écrit. Car c'est Dieu qui l'a dicté à ceux qui
croyaient en lui: Sic locutus est patribus nostris, Abraham et semini ejus in saecula.

SECOND JUGE. - Ce qui est écrit par les morts sera biffé par les vivants, sans quoi la volonté de ceux
qui ne sont plus s'imposerait à ceux qui sont encore, et ce sont les morts qui seraient les vivants, et ce

sont les vivants qui seraient les morts.

PREMIER JUGE. - Aux lois dictées par les morts les vivants doivent obéir. Les vivants et les morts sont
contemporains devant Dieu. Moïse et Cyrus, César, Justinien et l'empereur d'Allemagne nous gouvernent

encore. Car nous sommes leurs contemporains devant l'éternel.

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