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Anatole France - Crainquebille, Putois, Riquet et plusieurs autres récits profitables
Visiblement, la pauvre femme était empoisonnée de morphine. Au bout de la rue elle s'arrêta devant l'étalage de Mme Guillot, et, de sa longue main maigre, se mit à tâter les dentelles. Dans ce moment, son regard avide me fit songer à ce qu'on disait de ses mauvaises histoires dans les grands magasins. La grosse Mme Guillot, qui reconduisait des clientes, parut à la porte. Et Mme Cère, lâchant les dentelles, reprit sa marche désolée vers la plage.
"Vous ne m'achetez plus rien! Quel mauvais client vous faites! me cria Mme Guillot en m'apercevant. Venez voir des boucles et des éventails que mesdemoiselles vos nièces ont trouvés très jolis. Elles embellissent bien, ces demoiselles!"
Puis elle regarda Mme Cère qui s'éloignait et elle secoua la tête comme pour dire:
"Hein? n'est-ce pas malheureux."
Il me fallut choisir des boucles de strass à l'intention de mes nièces. Pendant que la marchande me faisait un petit paquet, je vis à travers la vitre Du Fau qui descendait à la plage. Il marchait très vite, l'air soucieux. Comme il portait ses ongles à ses dents, à la manière des gens inquiets, je vis qu'il avait au doigt l'améthyste.
Cette rencontre me surprit d'autant plus que Du Fau avait annoncé qu'il allait à Dinard, où il a un chalet, et où il fait courir. J'allai reprendre ma cousine à l'église. Je lui demandai si elle savait que Du Fau était à Trouville. Elle fit signe que oui. Et avec un peu d'embarras
"Notre pauvre ami est bien ridicule. Il ne quitte pas cette femme. Et vraiment..."
Elle s'arrêta et reprit:
"Et c'est lui qui la poursuit. C'est inexplicable."
C'est lui qui la poursuivait.
J'en eus, en peu de jours, des preuves certaines. Je le vis sans cesse sur les pas de Mme Cère et de M. Cère, dont on ne sait encore s'il est un mari stupide ou complaisant. Son imbécillité l'a sauvé. Il subsiste des doutes sur son infamie. Autrefois, cette femme cherchait éperdument à plaire à Du Fau, qui, volontiers, rend service à des ménages embarrassés et fastueux. Mais Du Fau ne lui cachait pas son antipathie. Il disait devant elle: "Une fausse belle femme est plus fâcheuse qu'une laide. Avec une laide on peut avoir d'agréables surprises. L'autre, c'est le fruit rempli de cendre." En cette occasion, la force du sentiment élevait la parole de Du Fau au style de l'Écriture sainte. Maintenant, Mme Cère ne faisait pas attention à lui. Devenue indifférente aux hommes, elle ne connaissait plus que sa seringue de Pravaz, et son amie, la comtesse V***. Ces deux femmes ne se quittaient guère, et l'on admettait que leur liaison pouvait être innocente, pour cette raison qu'elles étaient expirantes toutes les deux. Cependant, Du Fau les accompagnait dans des excursions. Je le vis un jour chargé de leurs manteaux et portant en bandoulière l'énorme jumelle marine de M. Cère. Il obtint de se promener en barque avec Mme Cère et toute la plage les lorgna avec une joie pénible.
Il était naturel que, dans cette dépendance, j'eusse peu envie de le fréquenter, et comme il se trouvait constamment dans une sorte d'état de somnambulisme, je quittai Trouville sans avoir échangé dix paroles avec mon malheureux ami, que je laissai livré aux Cère et à la comtesse V***.
Je le retrouvai un soir à Paris, chez ses amis et voisins, les N***, qui reçoivent avec beaucoup de bonne
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