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Anatole France - Crainquebille, Putois, Riquet et plusieurs autres récits profitables
- J'en suis sûr. Tiens! vois aux fenêtres du second ses affreux rideaux, à léopards rouges."
Il hocha la tête.
"Madame Cère, oui, je crois, je crois vraiment qu'elle demeure là. Je crois qu'elle est en ce moment derrière un de ces léopards rouges."
Il semblait vouloir lui faire une visite. Je lui en témoignai ma surprise.
"Elle te déplaisait autrefois, quand tout le monde la trouvait belle et décorative, quand elle inspirait des passions fatales et des amours tragiques. Tu disais: "Ce ne serait que le grain de sa peau, cette femme m'inspirerait un dégoût insurmontable. Mais il y a encore sa taille plate et ses gros poignets." Maintenant, dans la ruine de toute sa personne, découvres-tu un de ces petits coins exquis dont tu disais tout à l'heure qu'il fallait se contenter? Qu'est-ce que tu penses de la finesse de sa cheville et de la noblesse de son âme? Une grande haquenée, sans poitrine ni cuisses, qui jetait en entrant dans un salon un regard tout autour de la tête et par ce simple moyen attirait à elle la foule des imbéciles et des vaniteux, qui se ruinent pour des femmes qui ne peuvent pas se déshabiller."
Je m'arrêtai, un peu honteux d'avoir ainsi parlé d'une femme. Mais celle-la avait donné des preuves si abondantes de son horrible méchanceté, que j'avais pu céder au sentiment défavorable qu'elle inspire. En vérité, je ne me serais pas exprimé de cette façon si je n'avais connu son mauvais coeur et sa perfidie. D'ailleurs j'eus la satisfaction de m'apercevoir que Du Fau n'avait pas entendu un seul mot de ce que j'avais dit.
Il se mit à parler comme en dedans de lui-même.
"Que j'aille chez elle ou que je n'y aille pas, cela est bien indifférent. Depuis six semaines, je ne peux plus entrer dans un salon sans l'y voir. Des maisons où je ne suis pas allé depuis plusieurs années, et où je retourne, je ne sais pas pourquoi! De drôles de maisons!"
Je le laissai planté devant la porte ouverte, sans m'expliquer l'attrait qui l'y retenait. Que Du Fau, qui avait eu horreur de Mme Cère quand elle était belle et avait repoussé les avances de cette dame dans les années d'éclat, la recherchât vieille et morphinée, c'était l'effet d'une dépravation qui me surprenait chez mon ami. J'aurais affirmé qu'une telle erreur des sens est impossible si l'on pouvait établir rien de certain dans le domaine obscur de la pathologie passionnelle.
* * *
Un mois plus tard, je quittai Paris sans avoir eu l'occasion de revoir Paul Du Fau. Après quelques jours passés en Bretagne, j'allai voir à Trouville ma cousine B***, qui y était installée avec ses enfants. La première semaine de mon séjour au chalet des Alcyons se passa à donner des leçons d'aquarelle à mes nièces, à faire des armes avec mes neveux et à entendre ma cousine jouer du Wagner.
Le dimanche matin, j'accompagnai ma famille à l'église et j'allai pendant la messe faire un tour dans la ville. En suivant la rue bordée de boutiques de jouets et de magasins de bric-à-brac, qui descend à la plage, je vis devant moi Mme Cère. Elle allait vers les cabines, seule, molle, abandonnée. Elle traînait les pieds comme si elle eût été chaussée de savates. Sa robe, pauvre et fripée, n'avait pas l'air de lui tenir sur le corps. Un moment elle se retourna. Ses yeux creux, sans regard, et sa bouche pendante me firent peur. Tandis que les femmes lui jetaient des regards de côté, elle allait, morne, indifférente.
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