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Anatole France - Crainquebille, Putois, Riquet et plusieurs autres récits profitables

brocanteur, tapissier, architecte, horticulteur et au besoin coulissier. Mais, mon ami, je roulerais tous les
juifs, si ce n'était pas si fatigant."

Nous descendîmes le faubourg, et mon ami se mit à marcher d'une allure qui contrastait avec sa
nonchalance habituelle. Bientôt son pas devint si rapide que j'avais peine à le suivre. Une femme, assez

bien habillée, était devant nous. Il me la fit remarquer.

"Le dos est rond et la taille un peu lourde. Mais regarde la cheville. Je suis sûr que la jambe est
charmante. Vois-tu? les chevaux, les femmes, tous les beaux animaux sont construits de même. Leurs

membres, gros et arrondis dans les parties charnues, vont s'amincissant vers les jointures, où se montre la

finesse des os. Regarde-la, cette femme, au-dessus de la taille, ce n'est rien du tout. Mais descends.

Comme la forme est libre et puissante, tiens! on la voit se déplacer par belles masses bien équilibrées. Et

le bas de la jambe, comme il est fin. Je suis sûr que le jarret est svelte et nerveux, et que c'est vraiment

une très jolie chose."

Et il ajouta, avec cette sagesse qu'il avait bien acquise et qu'il communiquait volontiers:

"Il ne faut pas tout demander à une femme, et l'on doit prendre l'exquis où il se trouve. C'est bigrement
rare l'exquis!"

Tout aussitôt, par une mystérieuse association d'idées, il souleva la main gauche pour regarder son
intaille. Je lui dis:

"Tu as remplacé par cette merveilleuse bacchanale tes armoiries, le petit arbre?

- Ah! oui, le hêtre, le fau de Du Fau. Mon arrière-grand-père était, en Poitou, sous Louis XVI, ce qu'on
appelait un homme noble, c'est-à-dire notable roturier. Il devint par la suite membre du club

révolutionnaire de Poitiers et acquéreur de bien nationaux, ce qui m'assure aujourd'hui l'amitié des

princes et le rang d'aristocrate dans notre société d'Israélites et d'Américains. Pourquoi ai-je abandonné le

fau de Du Fau? Pourquoi? il valait presque le chêne de Duchesne de la Sicotière. Et je l'ai échangé contre

la bacchanale, le laurier stérile et le cippe emblématique."

Au moment où il prononçait ces paroles avec une emphase railleuse, nous atteignîmes l'hôtel de son ami
Gaulot, mais Du Fau ne s'arrêta pas devant les deux marteaux de cuivre en forme de Neptune, qui

reluisent à la porte comme des robinets de baignoire.

"Tu étais si pressé d'aller chez Gaulot?"

Il ne semblait point m'entendre et forçait le pas. Il poussa ainsi d'une haleine jusqu'à la rue Matignon,
dans laquelle il s'engagea. Puis brusquement il s'arrêta devant une grande et triste maison à cinq étages. Il

se taisait et regardait anxieusement la plate façade de plâtre, percée de nombreuses fenêtres.

"Vas-tu rester longtemps là? lui demandai-je.

Sais-tu que c'est dans cette maison que demeure Mme Cère?"

J'étais sûr de l'irriter à ce nom d'une femme dont il avait toujours détesté la fausse beauté, la vénalité
célèbre et la sottise éclatante, et qu'on soupçonnait, vieillie et défaite, de voler des dentelles dans les

magasins. Mais il me répondit d'une voix faible, presque plaintive:

"Crois-tu?

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