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Anatole France - Crainquebille, Putois, Riquet et plusieurs autres récits profitables
LA PIERRE GRAVÉE
J'étais venu chez lui à midi, comme il m'en avait prié. Pendant le déjeuner, dans cette salle à manger aussi longue qu'une nef d'église, où il a rassemblé un trésor d'orfèvreries anciennes, je le trouvai non point triste, mais songeur. Çà et là reparaissait dans ses propos la vive élégance de son esprit. Parfois un mot révélait ses goûts artistes, d'une si rare finesse, ou ses ardeurs sportives que n'a point calmées la terrible chute de cheval dont il eut la tête fendue. Mais ses idées s'arrêtaient court. Les unes après les autres, elles donnaient, eût-on dit, contre une barre.
De cette conversation assez fatigante à suivre, je retins seulement qu'il venait d'envoyer une paire de paons blancs à son château de Raray, et que, sans motif, il négligeait depuis trois semaines ses amis, délaissait même les plus intimes, M. et Mme N*** Évidemment il ne m'avait pas fait venir pour entendre des confidences de cette sorte. En prenant le café, je lui demandai ce qu'il avait à me dire. Il me regarda un peu surpris:
"J'avais quelque chose à te dire?
- Dame! tu m'as écrit: "Viens déjeuner demain avec moi. Je voudrais te parler."
Comme il se taisait, je tirai de ma poche la lettre et la lui montrai. L'adresse était écrite de sa jolie écriture vive, un peu brisée. Il y avait sur l'enveloppe un cachet de cire violette.
Il effleura son front du doigt.
"Je me rappelle. Fais-moi le plaisir de passer chez Féral. Il te montrera une esquisse de Romney, une jeune femme: des cheveux d'or, dont le reflet lui dore le front et les joues... Des prunelles d'un bleu sombre qui lui bleuissent tout l'orbite de l'oeil... La fraîcheur chaude de la peau... C'était délicieux. Mais un bras en baudruche. Enfin vois et tâche de savoir si..."
Il s'interrompit. Et la main sur le bouton de la porte:
"Attends-moi. Je vais passer une jaquette. Nous allons sortir ensemble."
* * *
Resté seul dans la salle à manger, je m'approchai d'une fenêtre et je regardai le cachet de cire violette plus attentivement que je n'avais fait encore. C'était l'empreinte d'une intaille antique représentant un satyre qui soulevait les voiles d'une nymphe endormie au pied d'un cippe, sous un laurier, sujet cher aux peintres et aux graveurs sur pierre de la belle époque romaine. Cette réplique me parut excellente. La pureté du style, l'incomparable sentiment de la forme, l'harmonie de la composition faisaient de cette scène grande comme l'ongle une composition vaste et puissante.
J'étais sous le charme, quand mon ami se montra par la porte entrebâillée.
"Allons! viens!"
Il avait son chapeau sur la tête et semblait pressé de sortir.
Je lui fis compliment de son cachet.
"Je ne te connaissais pas cette admirable pierre."
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