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Anatole France - Crainquebille, Putois, Riquet et plusieurs autres récits profitables

jeta un regard suppliant, dont la brûlante lumière me traversa le coeur. "Laboullée, mon ami, passons
chez M. Géraud, tout de suite, n'est-ce pas?" Je le lui promis. Elle me l'avait si bien demandé! Paul

grognait ; il voulait voir le premier acte. Je lui dis: "Allons toujours chez Géraud, cela ne fait pas un

grand détour." La voiture nous attendait. Je criai au cocher: "5, rue du Louvre. Et marchez bon train."

"Géraud habitait au 5 de la rue du Louvre, pas loin de sa banque, un petit appartement de trois pièces,
rempli de cravates. C'était le grand luxe de ce brave garçon. A peine arrêtés devant sa maison, Buquet

sauta hors du fiacre et passant la tête dans la loge, demanda: "Comment va M. Géraud?" La concierge lui

répondit: "M. Géraud est rentré à cinq heures, il a pris ses lettres. Et il n'est pas ressorti. Si vous voulez le

voir, c'est l'escalier au fond, au quatrième, à droite." Mais déjà Buquet à la portière de la voiture criait:

"Géraud, il est chez lui. Tu vois bien que tu n'avais pas le sens commun, ma chérie. Cocher, à la

Comédie-Française." Alors Adrienne se jeta à demi hors de la voiture. "Paul, je t'en conjure, monte chez

lui. Vois-le. Vois-le, il le faut. - Monter quatre étages! dit-il en haussant les épaules, Adrienne, tu vas

nous faire manquer le théâtre. Enfin, quand une femme a une idée dans la tête..."

"Je restai seul dans la voiture avec Mme Buquet dont je voyais luire dans l'ombre les yeux tournés sur la
porte de la maison. Paul reparut enfin: "Ma foi, dit-il, j'ai sonné trois fois. Il ne m'a pas répondu. Après

tout, ma chère, il avait sans doute ses raisons de vouloir n'être pas dérangé. Il est peut-être avec une

femme. Qu'est-ce qu'il y aurait d'étonnant à cela?" Le regard d'Adrienne prit une expression si tragique,

que j'en ressentis moi-même un sentiment d'inquiétude. Et puis, en y songeant, il ne me semblait pas très

naturel que Géraud qui ne dînait jamais chez lui, y fût resté depuis cinq heures du soir jusqu'à sept et

demie. "Attendez-moi là, dis-je à M. et Mme Buquet ; je vais parler à la concierge." Cette femme, elle

aussi, trouvait singulier que Géraud ne fût pas sorti pour aller dîner comme d'habitude. C'était elle qui

faisait le ménage de son locataire du quatrième, aussi avait-elle la clef du logement. Elle prit cette clef au

râtelier, et m'offrit de monter avec moi. Arrivés tous deux sur le palier, elle ouvrit la porte, et, de

l'antichambre elle appela trois ou quatre fois: "Monsieur Géraud!" Ne recevant pas de réponse, elle se

risqua à entrer dans la pièce suivante qui servait de chambre à coucher. Elle appela encore: "Monsieur

Géraud! Monsieur Géraud!" Rien ne répondit, il faisait noir. Nous n'avions pas d'allumettes. "Il doit y

avoir une boîte de suédoise sur la table de nuit", me dit la femme qui commençait à trembler et ne

pouvait faire un pas. Je me mis à tâter sur la table et sentis mes doigts se prendre dans quelque chose de

gluant. "Je connais ça, pensai-je, c'est du sang."

"Quand enfin nous eûmes allumé une bougie, nous vîmes Géraud étendu sur son lit, la tête fracassée. Son
bras pendait jusque sur le tapis où son revolver était tombé. Une lettre tachée de sang était ouverte sur la

table. Écrite de sa main, elle était adressée à M. et à Mme Buquet et commençait ainsi: "Mes chers amis,

vous avez été la joie et le charme de ma vie." Il leur annonçait ensuite sa résolution de mourir, sans leur

en révéler positivement les motifs. Mais il donnait à entendre que des embarras d'argent avaient

déterminé son suicide. Je reconnus que la mort remontait à une heure environ ; ainsi donc il s'était tué au

moment même où Mme Buquet l'avait vu dans la glace.

"N'est-ce pas là, comme je te le disais, mon cher, un cas parfaitement constaté de double vue ou, pour
parler plus exactement, un exemple de ces étranges synchronismes psychiques que la science étudie

aujourd'hui avec plus de zèle que de succès?

- C'est peut-être autre chose, répondis-je. Es-tu bien sûr qu'il n'y avait rien entre Marcel Géraud et Mme
Buquet?

- Mais... je ne me suis jamais aperçu de rien. Et puis, qu'est-ce que cela ferait?..."

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