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Anatole France - Crainquebille, Putois, Riquet et plusieurs autres récits profitables

j'arrivai, le dîner était servi. Paul criait la faim ; mais Adrienne ne se décidait pas à se mettre à table en
l'absence de Géraud. "Mes enfants, m'écriai-je, j'ai une seconde loge pour le Français! on joue Denise! -

Allons, dit Buquet, mangeons vite la soupe et tâchons de ne pas manquer le premier acte." La bonne

servit. Adrienne semblait soucieuse et l'on voyait que le coeur lui levait à chaque cuillerée de potage.

Buquet avalait à grand bruit le vermicelle dont il rattrapait avec sa langue les fils pendus à sa moustache.

"Les femmes sont extraordinaires, s'écria-t-il. Figure-toi, Laboullée, qu'Adrienne est inquiète de ce que

Géraud n'est pas venu dîner ce soir. Elle se fait des idées. Dis-lui donc que c'est absurde. Géraud peut

avoir eu des empêchements. Il a ses affaires. Il est garçon ; il n'a à rendre compte de son temps à

personne. Ce qui m'étonne c'est, au contraire, qu'il nous consacre presque toutes ses soirées. C'est gentil à

lui. Il n'est que juste de lui laisser un peu de liberté. Moi, j'ai un principe, c'est de ne pas m'inquiéter de ce

que font mes amis. Mais les femmes ne sont pas de même." Mme Buquet répondit d'une voix altérée: "Je

ne suis pas tranquille, Je crains qu'il ne soit arrivé quelque chose à M. Géraud." Cependant Buquet

activait le repas. "Sophie! criait-il à la bonne, le boeuf, la salade! Sophie, le fromage! le café!" J'observai

que Mme Buquet n'avait rien mangé. "Allons, lui dit son mari, va t'habiller. Va, ne nous fais pas manquer

le premier acte. Une pièce de Dumas n'est pas comme ces opérettes dont il suffit d'attraper un air ou

deux. C'est une suite logique de déductions, dont il ne faut rien perdre. Va, ma chérie. Quant à moi, je

n'ai qu'à passer ma redingote." Elle se leva et s'en alla dans sa chambre d'un pas lent et comme

involontaire.

"Nous prîmes le café, son mari et moi, en fumant des cigarettes. "Ce brave Géraud, me dit Paul, je suis
tout de même contrarié qu'il ne soit pas venu ce soir. Ça l'aurait amusé de voir Denise. Mais conçois-tu

Adrienne qui se tourmente de son absence? J'ai beau lui faire entendre que cet excellent garçon peut

avoir des affaires qu'il ne nous dit pas, que sais-je, des affaires de femmes. Elle ne comprend pas.

Passe-moi une cigarette." Au moment où je lui tendis mon étui, nous entendîmes sortir de la pièce

voisine un long cri d'épouvante suivi du bruit d'une chute lourde et molle. "Adrienne!" s'écria Buquet. Et

il s'élança dans la chambre à coucher. Je l'y suivis. Nous y trouvâmes Adrienne couchée de son long sur

le parquet, la face blanche les yeux révulsés, immobile. Le sujet ne présentait aucun symptôme d'un état

épileptique ou épileptiforme. Pas d'écume aux lèvres. Les membres étaient allongés, sans rigidité. Le

pouls inégal et court. J'aidai son mari à la mettre dans un fauteuil. Presque aussitôt la circulation se

rétablit, son teint, ordinairement d'un blanc mat, s'inonda de rose. "Là! dit-elle, en montrant son armoire à

glace, là! je l'ai vu. Comme je boutonnais mon corsage, je l'ai vu dans la glace. Je me suis retournée,

croyant qu'il était derrière moi. Mais ne voyant personne, j'ai compris et je suis tombée."

"Cependant je recherchais si sa chute n'avait pas produit quelque lésion et je n'en trouvais aucune.
Buquet lui faisait avaler de l'eau de mélisse avec du sucre. "Voyons, ma chérie, lui disait-il, remets-toi?

Qui diable as-tu vu? et qu'est-ce que tu dis?" Elle pâlit de nouveau. "Oh! je l'ai vu, lui, Marcel. - Elle a vu

Géraud! c'est particulier! s'écria Buquet. - Oui, je l'ai vu, reprit-elle gravement, il m'a regardée, sans rien

dire ; comme cela." Et elle faisait un visage hagard. Buquet m'interrogea de l'oeil. "Ne vous inquiétez

pas, lui répondis-je ; ces troubles ne sont pas graves ; peut-être viennent-ils d'une affection de l'estomac.

C'est ce que nous étudierons à loisir. Pour le moment, il n'y a pas à s'en occuper. J'ai connu à la Charité

un sujet gastralgique qui voyait des chats sous tous les meubles."

"En quelques minutes, Mme Buquet s'étant tout à fait remise, son mari tira sa montre et me dit: "Si vous
croyez, Laboullée, que le théâtre ne lui fera pas mal, il est temps de partir. Je vais dire a Sophie d'aller

chercher une voiture." Adrienne mit brusquement son chapeau. "Paul! Paul! docteur! écoutez: passons

d'abord chez M. Géraud. Je suis inquiète je suis plus inquiète que je ne peux dire. - Tu es folle! s'écria

Buquet. Qu'est-ce que tu veux qui soit arrivé à Géraud? Nous l'avons vu hier en parfaite santé." Elle me

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