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Anatole France - Crainquebille, Putois, Riquet et plusieurs autres récits profitables

homme de science. J'ai tout constaté, tout noté.

- J'écoute.

- Les faits, reprit Laboullée, remontent à l'été de 91. Mon ami Paul Buquet, dont je t'ai souvent parlé,
habitait alors avec sa femme un petit appartement dans la rue de Grenelle, vis-à-vis de la fontaine. Tu

n'as pas connu Buquet?

Je l'ai vu deux ou trois fois. Un gros garçon, avec de la barbe jusque dans les yeux. Sa femme était brune,
pâle, les traits grands et de longs yeux gris.

- C'est cela: tempérament bilieux et nerveux, assez bien équilibré. Mais une femme qui vit à Paris, les
nerfs prennent le dessus et... va te faire fiche!... Tu l'as vue, Adrienne?

- Je l'ai rencontrée un soir rue de la Paix, arrêtée avec son mari devant la boutique d'un bijoutier, le
regard allumé sur des saphirs. Une belle personne, et fichtrement élégante, pour la femme d'un pauvre

diable enfoncé dans les sous-sols de la chimie industrielle. Il n'avait guère réussi, Buquet?

- Buquet travaillait depuis cinq ans dans la maison Jacob, qui vend, boulevard Magenta, des produits et
des appareils pour la photographie. Il s'attendait d'un jour à l'autre à être associé. Sans gagner des mille et

des mille, sa position n'était pas mauvaise. Il avait de l'avenir. Un patient, un simple, un laborieux. Il était

fait pour réussir à la longue. En attendant, sa femme n'était pas un embarras pour lui. En vraie Parisienne,

elle savait s'ingénier et elle trouvait à chaque instant des occasions extraordinaires de linge, de robes, de

dentelles, de bijoux. Elle étonnait son mari par son art à s'habiller merveilleusement pour presque rien, et

Paul était flatté de la voir toujours si bien mise avec des dessous élégants. Mais ce que je te dis là est sans

intérêt.

- Cela m'intéresse beaucoup, mon cher Laboullée.

- En tout cas, ce bavardage nous éloigne du but. J'étais, tu le sais, le camarade de collège de Paul Buquet.
Nous nous étions connus en seconde à Louis-le-Grand, et nous n'avions pas cessé de nous fréquenter

quand à vingt-six ans, sans position, il épousa Adrienne par amour, et, comme on dit, avec sa chemise.

Ce mariage ne fit point cesser notre intimité. Adrienne me témoigna plutôt de la sympathie, et je dînais

très souvent dans le jeune ménage. Je suis, comme tu sais, le médecin de l'acteur Laroche ; je fréquente

les artistes, qui me donnent de temps en temps des billets. Adrienne et son mari aimaient beaucoup le

théâtre. Quand j'avais une loge pour le soir, j'allais manger la soupe chez eux et je les emmenais ensuite à

la Comédie-Française. J'étais toujours sûr de trouver au moment du dîner Buquet qui rentrait

régulièrement à six heures et demie de sa fabrique, sa femme et l'ami Géraud.

- Géraud, demandai-je, Marcel Géraud, qui avait un emploi dans une banque et qui portait de si belles
cravates?

- Lui-même, c'était un familier de la maison. Comme il était vieux garçon et aimable convive, il y dînait
tous les jours. Il apportait des homards, des pâtés et toutes sortes de friandises. Il était gracieux, aimable,

et parlait peu. Buquet ne pouvait se passer de lui, et nous l'emmenions au théâtre.

- Quel âge avait-il?

- Géraud? Je ne sais pas. Entre trente et quarante ans... Un jour donc que Laroche m'avait donné une loge,
j'allai, comme de coutume, rue de Grenelle, chez les amis Buquet. J'étais un peu en retard et quand

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