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Anatole France - Crainquebille, Putois, Riquet et plusieurs autres récits profitables

patrie et de l'armée. Il fut traité de traître et d'étranger. Le chagrin qu'il en eut hâta les progrès de la
maladie de coeur dont il était atteint. Il mourut triste et surpris. La dernière fois que je le vis, il me parla

de tactique et de stratégie. C'était le sujet préféré de ses conversations. Bien qu'il eût fait campagne, en

70, dans un grand désordre et une excessive confusion, il était persuadé que l'art de la guerre est le plus

beau des arts. Et je crains de l'avoir fâché en lui disant qu'il n'y a pas à proprement parler un art de la

guerre, et qu'à la vérité on emploie, quand on fait campagne, tous les arts de la paix, la boulangerie, la

maréchalerie, la police, la chimie, etc.

- Pourquoi, Lucien, demanda Mlle Bergeret, as-tu dit des choses pareilles?

- Par conviction, répondit M. Bergeret. Ce qu'on appelle stratégie est au fond l'art pratiqué par l'agence
Cook. Il consiste essentiellement à passer les rivières sur des ponts et à franchir les montagnes par les

cols. Quant à la tactique, les règles en sont puériles. Les grands capitaines n'en tiennent pas compte. Sans

l'avouer, ils laissent beaucoup faire au hasard. Leur art est de créer des préjugés qui leur sont favorables.

Il leur devient facile de vaincre quand on les croit invincibles. C'est sur la carte seulement qu'une bataille

prend cet aspect d'ordre et de régularité qui révèle une volonté supérieure.

- Ce pauvre Émile Vincent! soupira Mlle Bergeret. Il est vrai qu'il aimait beaucoup les militaires. Et je
suis sûre, comme toi, qu'il a cruellement souffert quand il s'est vu traité en ennemi par le monde de

l'armée. La générale Cartier de Chalmot a été bien dure pour lui. Elle savait mieux que personne qu'il

donnait beaucoup aux oeuvres militaristes. Pourtant elle rompit toutes relations avec lui quand elle sut

qu'il avait dit qu'Esterhazy était un escroc et un traître. Et elle rompit sans ménagements. Comme il s'était

présenté chez elle, elle s'approcha de l'antichambre où il attendait, et elle cria de façon à être entendue de

lui: "Dites que je n'y suis pas." Pourtant, ce n'est pas une méchante femme.

- Non, certes, répliqua M. Bergeret. Elle a agi avec cette sainte simplicité dont on vit en d'autres temps
des exemples plus admirables encore. Nous n'avons plus que des vertus médiocres. Et ce pauvre Émile

n'est mort que de chagrin."

ADRIENNE BUQUET

Au docteur Georges Dumas

Comme nous finissions de dîner au cabaret:

"J'en conviens, me dit Laboullée, tous ces faits qui se rapportent à un état encore mal défini de
l'organisme, double vue, suggestion à distance, pressentiments véridiques, ne sont pas constatés, la

plupart du temps, d'une manière assez rigoureuse pour satisfaire à toutes les exigences de la critique

scientifique. Ils reposent presque tous sur des témoignages qui, même sincères, laissent subsister de

l'incertitude sur la nature du phénomène. Ces faits sont encore mal définis: je te l'accorde. Mais leur

possibilité ne fait plus de doute pour moi depuis que j'en ai moi-même constaté UN. Par le plus heureux

hasard, il m'a été donné de réunir tous les éléments d'observation. Tu peux me croire quand je te dis que

j'ai procédé avec méthode et pris soin d'écarter toute cause d'erreur."

En articulant cette phrase, le jeune docteur Laboullée frappait à deux mains sa poitrine creuse,
rembourrée de brochures, et avançait vers moi, par-dessus la table, son crâne agressif et chauve.

"Oui, mon cher, ajouta-t-il, par une chance unique un de ces phénomènes, classés par Myers et Podmore,
sous la désignation de fantômes des vivants, s'est déroulé dans toutes ses phases sous les yeux d'un

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