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Anatole France - Crainquebille, Putois, Riquet et plusieurs autres récits profitables

Ernest avait été arrêté au passage par le bonhomme Raulin, maire de Montil:

"Excusez-moi, monsieur le baron. Mais si vous pouviez dire deux mots au général Decuir, parce que des
fois, si on pouvait faire passer l'artillerie par la côte Saint-Jean, sur mon champ de luzerne.

- Elle n'est donc pas belle, Raulin, votre luzerne, que vous voulez qu'on vous l'abîme?

- Si, si! qu'elle est belle, monsieur le baron ; j'en tirerai une belle coupe le mois prochain. Mais
l'indemnité c'est bon à prendre. La dernière fois, c'est Houssiaux qui a eu l'indemnité. N'est-il pas juste

que je l'aie à c't'heure. Je suis le maire, j'ai toutes les charges de la commune, c'est donc juste que quand y

a une bonification à revenir..."

Le général fut mené à la faisanderie.

"Il faut, dit-il, que je rejoigne ma brigade.

- Oh! dit le petit baron, avec ma trente chevaux on est tout porté."

On visita le chenil, les écuries, les jardins.

"Ces roses sont superbes", dit le général qui adorait les fleurs.

Le bruit du canon mourait à leurs oreilles dans l'air parfumé.

"C'est un bruit de fête, dit Lacrisse, qui met la joie au coeur.

- Comme le son des cloches, dit Mme Worms-Clavelin.

- Vous êtes une vraie Française, madame, dit le général. Toutes vos paroles sonnent le patriotisme le plus
pur."

Il était quatre heures. Le général ne pouvait pas rester une minute de plus. Heureusement qu'avec la
"trente chevaux" on était tout porté.

Il y monta avec le petit baron, Lacrisse et le mécanicien, et repassa sous son arc de triomphe.

En quarante minutes, il fut à Saint-Luchaire. Mais il n'y trouva pas son escorte. Tous quatre ils
cherchèrent en vain le capitaine Varnot. Le village était désert. Plus un soldat. Un boucher, qui passait

dans sa voiture et à qui ils demandèrent où était la brigade Decuir, leur répondit:

"Voyez voir sur la chaussée de Cagny. Tout à l'heure on entendait le canon dans la direction de Cagny.
Ça pétait ferme, pour sûr.

- Cagny, où ça se trouve-t-il? demanda le général.

- Ne vous inquiétez pas, je sais, dit le petit baron. Je vais vous conduire."

Et comme la course devait être un peu longue, il passa au général un cache-poussière, une casquette et
des lunettes.

Ils s'engagèrent sur la route départementale, passèrent Saint-André, Villeneuve, Letaf, Saint-Porçain,
Truphême, Mirange, et virent l'étang de Cagny cuivré par le soleil couchant. Ils rencontrèrent sur la

chaussée des dragons de l'armée du Nord, qui ne savaient pas où se trouvait la brigade Decuir, mais qui

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