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Anatole France - Crainquebille, Putois, Riquet et plusieurs autres récits profitables

faisait trois fois le tour. Et la longue cravate pendait d'un côté et de l'autre de la fenêtre ouverte. Je fus
saisi d'une envie irrésistible de la prendre. Je me glissai doucement contre le mur de la maison, j'allongeai

le doigt jusqu'à la cravate, je la tirai ; rien ne bougea dans le cabinet ; je la tirai encore ; elle me resta dans

la main et j'allai la cacher dans un des grands pots bleus du jardin.

- Ce n'était pas une plaisanterie bien spirituelle, mon Lucien.

- Non... Je la cachai dans un des grands pots bleus et j'eus soin même de la recouvrir de feuilles et de
mousse. M. Malorey travailla longtemps encore dans le cabinet. Je voyais son dos immobile et ses longs

cheveux blancs répandus sur le collet de sa redingote. Puis la bonne m'appela pour le déjeuner. En

entrant dans la salle à manger, le spectacle le plus inattendu frappa mes regards. Je vis, aux côtés de mon

père et de ma mère, monsieur Malorey, grave, tranquille et n'ayant point sa cravate. Il gardait sa noblesse

coutumière. Il était presque auguste. Mais il n'avait pas sa cravate. Et c'est cela qui me remplissait de

surprise. Je savais qu'il ne pouvait pas l'avoir, puisqu'elle était dans le pot bleu. Et j'étais prodigieusement

étonné qu'il ne l'eût point. "Je ne puis concevoir, madame", disait-il doucement à ma mère... Elle

l'interrompit: "Mon mari vous en prêtera une, cher monsieur."

"Et je songeais: "Je la lui ai cachée pour rire, et c'est pour de bon qu'il ne l'a pas trouvée." Et j'étais
étonné."

LES GRANDES MANOEUVRES A MONTIL

A Octave Mirbeau

L'action était engagée, tout allait bien. Le général Decuir, de l'armée du Sud, dont la brigade occupait une
forte position sous les bois de Saint-Colomban, fit opérer, à dix heures du matin, une brillante

reconnaissance qui ne signala la présence d'aucun ennemi. Après quoi les cavaliers mangèrent la soupe,

et le général, laissant son escorte à Saint-Luchaire, monta avec le capitaine Varnot dans l'automobile qui

était venue le prendre, et se rendit au château de Montil où madame la baronne de Bonmont l'avait prié à

déjeuner. Le village de Montil était pavoisé. Le général passa sous un arc de triomphe élevé en son

honneur, à l'entrée du parc, avec des drapeaux, des trophées d'armes et des branches de chêne unies à des

rameaux de laurier.

Mme la baronne de Bonmont reçut le général sur le perron du château et le conduisit dans la salle
d'armes immense et tout étincelante de fer.

"Vous habitez une superbe résidence, madame, dit le général, et dans un beau pays. J'y ai beaucoup
chassé, particulièrement chez les Brécé, où j'ai eu le plaisir de rencontrer votre fils, si je ne me trompe.

- Vous ne vous trompez pas, dit Ernest de Bonmont qui avait amené le général de Saint-Luchaire. Et ce
qu'on se rase chez les Brécé! c'est rien de le dire."

C'était un déjeuner tout intime. Avec le général, le capitaine, la baronne et son fils, il n'y avait que Mme
Worms-Clavelin et Joseph Lacrisse.

"Comme à la guerre!" dit Mme de Bonmont en faisant asseoir le général à sa droite, devant la table
fleurie que surmontait un Napoléon à cheval, en biscuit de Sèvres.

Le général parcourut du regard la longue galerie tendue des plus belles tapisseries qu'on connaisse de
Van Orley.

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