bibliotheq.net - littérature française
 

Anatole France - Crainquebille, Putois, Riquet et plusieurs autres récits profitables

un jour devant nous sans s'apercevoir de notre présence.

- Et depuis lors, Zoé, tu ne pouvais plus voir M. Malorey sans avoir envie de rire.

- Toi aussi tu riais.

- Non, Zoé, je n'ai pas ri de cela. Ce qui fait rire les autres hommes ne me fait pas rire, et ce qui me fait
rire ne fait pas rire les autres hommes. Je l'ai bien des fois remarqué. Je me donne la comédie dans des

endroits où personne ne va l'entendre. Je ris et je m'attriste à rebours, et cela m'a souvent donné l'air d'un

imbécile."

M. Bergeret monta à l'échelle pour accrocher une vue du Vésuve, la nuit, pendant une éruption, tableau à
l'aquarelle qui lui venait d'un aïeul paternel.

"Mais je ne t'ai pas conté, ma soeur, mes torts a l'égard de M. Malorey."

Mlle Zoé lui dit:

"Lucien, pendant que tu as l'échelle, pose les tringles aux fenêtres, je te prie.

- Volontiers répondit M. Bergeret. Nous habitions alors une maisonnette dans un faubourg de
Saint-Omer.

- Les pitons sont dans la boîte aux clous.

- Je les vois... Une maisonnette avec un jardin.

- Un très joli jardin, dit Zoé. Il était plein de lilas. Il y avait sur la pelouse un petit jardinier en terre cuite,
au fond un labyrinthe et une grotte en rocaille, et sur le mur deux grands pots bleus.

- Oui, Zoé, deux grands pots bleus. Un matin, un matin d'été, M. Malorey vint dans notre maison pour
consulter des livres qui manquaient à sa bibliothèque et qu'il n'eût point trouvés dans celle de la ville, qui

avait péri dans un incendie. Mon père avait mis son cabinet de travail à la disposition de son doyen, et M.

Malorey avait accepté cette offre. Il était convenu qu'après avoir conféré ses textes, il déjeunerait chez

nous.

- Vois donc, Lucien, si les rideaux ne sont pas trop longs.

- Volontiers. La chaleur de cette matinée était étouffante. Les oiseaux se taisaient dans les feuilles
immobiles. Assis sous un arbre du jardin, j'apercevais dans l'ombre du cabinet de travail le dos de M.

Malorey et ses longs cheveux blancs répandus sur le collet de sa redingote. Il ne bougeait pas, sa main

seule faisait de petits mouvements sur une feuille de papier. Il n'y avait à cela rien d'extraordinaire. Il

écrivait. Mais ce qui me parut plus étrange...

- Eh bien, sont-ils assez longs?

- Il s'en faut de quatre doigts, ma bonne Zoé.

- Comment, de quatre doigts? Fais-moi voir, Lucien.

- Regarde... Ce qui me parut plus étrange, ce fut de voir la cravate de M. Malorey posée sur la barre
d'appui de la fenêtre. Le doyen, vaincu du soleil, avait dégagé son cou de la pièce de soie noire qui en

< page précédente | 31 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.