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Anatole France - Crainquebille, Putois, Riquet et plusieurs autres récits profitables

est et de ce qui devrait être. Il y a des gens qui souffrent en voyant un papier de tenture mal raccordé. On
est homme, c'est-à-dire dans une condition atroce et terrible, et l'on s'inquiète d'un cadre de travers.

- Il n'y a rien là qui doive t'étonner, Lucien. Les petites choses occupent une grande place dans la vie.
Toi-même, tu t'intéresses à tout moment a des bagatelles.

- Depuis de si longues années que je vois ce portrait, dit M. Bergeret, je n'avais pas remarqué ce qui me
frappe en ce moment. Je m'aperçois à l'instant que ce portrait de notre père est le portrait d'un homme

jeune.

- Mais, Lucien, quand le peintre Gosselin fit ce portrait, à son retour de Rome, notre père n'avait pas plus
de trente ans.

- C'est vrai, ma soeur. Mais quand j'étais petit, ce portrait me donnait l'idée d'un homme avancé en âge, et
cette impression m'était restée. Elle vient de tomber tout à coup. La peinture de Gosselin s'est assombrie ;

les chairs ont pris sous le vernis ancien un ton d'ambre ; des ombres olivâtres en noient les contours. Le

visage de notre père semble se perdre peu à peu dans un lointain profond. Mais ce front lisse, ces grands

yeux ardents, ces joues d'une maigreur tranquille et pure, cette chevelure noire, abondante et lustrée, sont,

je le vois pour la première fois, d'un homme plein de jeunesse.

- Certainement, dit Zoé.

- La coiffure et le costume sont du vieux temps ou il était jeune. Il a les cheveux en coup de vent. Le
collet de son habit vert-bouteille monte haut ; il a un gilet de nankin et sa large cravate de soie noire fait

trois fois le tour de son cou.

- Il y a une dizaine d'années, dit Zoé, on voyait encore des vieillards qui portaient des cravates
semblables.

- C'est possible, dit M. Bergeret. Mais il est certain que M. Malorey n'en porta jamais d'autres.

- Tu veux parler, Lucien, du doyen de la Faculté des lettres à Saint-Omer... Il y a trente ans qu'il est mort,
même davantage.

- Il avait plus de soixante ans, Zoé, quand j'en avais moins de douze. Et je commis alors sur sa cravate un
attentat d'une audace inouïe.

- Je crois, dit Zoé, me rappeler cette espièglerie qui n'avait guère de sel.

- Non, Zoé, non, tu ne te rappelles pas mon attentat. Si tu en avais gardé le souvenir, tu en parlerais
autrement. Tu sais que M. Malorey avait un grand respect de sa personne, et qu'il gardait en toute

circonstance beaucoup de dignité. Tu sais qu'il observait exactement toutes les bienséances. Il avait de

vieilles façons de dire qui étaient excellentes. Un jour qu'il avait invité nos parents à dîner, il présenta

lui-même, pour la deuxième fois, un plat d'artichauts à notre mère, et lui dit: "Encore un petit cu,

madame." C'était en user et parler conformément aux meilleures traditions de la civilité et du langage.

Car nos anciens ne disaient point: un fond d'artichaut. Mais le terme était suranné et notre mère eut

grand-peine à ne pas éclater de rire. Nous apprîmes, Zoé, je ne sais comment, l'histoire du plat

d'artichauts.

- Nous l'apprîmes, dit Zoé, qui ourlait des rideaux blancs, nous l'apprîmes parce que notre père la conta

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