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Anatole France - Crainquebille, Putois, Riquet et plusieurs autres récits profitables
avec les chats, il aboyait avec les chiens, il emplissait de gémissements les trémies et imitait dans la rue les chants des ivrognes attardés.
"Ce qui nous rendait Putois présent et familier, ce qui nous intéressait à lui, c'est que son souvenir était associé à tous les objets qui nous entouraient. Les poupées de Zoé, mes cahiers d'écolier, dont il avait tant de fois embrouillé et barbouillé les pages, le mur du jardin au-dessus duquel nous avions vu luire, dans l'ombre, ses yeux rouges, le pot de faïence bleue qu'une nuit d'hiver il avait fendu, à moins que ce ne fût la gelée ; les arbres, les rues, les bancs, tout nous rappelait Putois, notre Putois, le Putois des enfants, être local et mythique. Il n'égalait pas en grâce et en poésie le plus lourd égipan, le faune le plus épais de Sicile ou de Thessalie. Mais c'était un demi-dieu encore.
"Pour notre père, il avait un tout autre caractère: il était emblématique et philosophique. Notre père avait une grande pitié des hommes. Il ne les croyait pas très raisonnables ; leurs erreurs, quand elles n'étaient point cruelles, l'amusaient et le faisaient sourire. La croyance en Putois l'intéressait comme un abrégé et un compendium de toutes les croyances humaines. Comme il était ironique et moqueur, il parlait de Putois ainsi que d'un être réel. Il y mettait parfois tant d'insistance et marquait les circonstances avec une telle exactitude, que ma mère en était toute surprise et lui disait dans sa candeur: "On dirait que tu parles sérieusement, mon ami: tu sais pourtant bien..."
"Il répondait gravement: "Tout Saint-Omer croit à l'existence de Putois. Serais-je un bon citoyen si je la niais? Il faut y regarder à deux fois avant de supprimer un article de la foi commune."
"Un esprit parfaitement honnête a seul de semblables scrupules. Au fond, mon père était gassendiste. Il accordait son sentiment particulier avec le sentiment public, croyant comme les Audomarois à l'existence de Putois, mais n'admettant pas son intervention directe dans le vol des melons et la séduction des cuisinières. Enfin il professait sa croyance en l'existence d'un Putois, pour être bon Audomarois ; et il se passait de Putois pour expliquer les événements qui s'accomplissaient dans la ville. De sorte qu'en cette circonstance, comme en tout autre, il fut un galant homme et un bon esprit.
"Quant à notre mère, elle se reprochait un peu la naissance de Putois, et non sans raison. Car enfin Putois était né d'un mensonge de notre mère, comme Caliban du mensonge du poète. Sans doute les fautes n'étaient pas égales et ma mère était plus innocente que Shakespeare. Pourtant elle était effrayée et confuse de voir son mensonge bien mince grandir démesurément, et sa légère imposture remporter un si prodigieux succès, qui ne s'arrêtait pas, qui s'étendait sur toute une ville et menaçait de s'étendre sur le monde. Un jour même elle pâlit, croyant qu'elle allait voir son mensonge se dresser devant elle. Ce jour-là, une bonne qu'elle avait, nouvelle dans la maison et dans le pays, vint lui dire qu'un homme demandait à la voir. Il avait, disait-il, besoin de parler à madame. "Quel homme est-ce? - Un homme en blouse. Il a l'air d'un ouvrier de la campagne. - A-t-il dit son nom? - Oui, madame. - Eh bien, comment se nomme-t-il? - Putois. - Il vous a dit qu'il se nommait?... - Putois, oui, madame. - Il est ici?... - Oui, madame. Il attend dans la cuisine. - Vous l'avez vu? - Oui, madame. - Qu'est-ce qu'il veut? - Il ne me l'a pas dit. Il ne veut le dire qu'à madame. - Allez le lui demander."
"Quand la servante retourna dans la cuisine, Putois n'y était plus. Cette rencontre de la servante étrangère et de Putois ne fut jamais éclaircie. Mais je crois qu'à partir de ce jour ma mère commença à croire que Putois pouvait bien exister, et qu'elle pouvait bien n'avoir pas menti."
RIQUET
A J.-A. Coulangheon
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