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Anatole France - Crainquebille, Putois, Riquet et plusieurs autres récits profitables
comme il y avait beaucoup de gens malins à Saint-Omer et aux environs, Putois était vu en même temps dans les rues, dans les champs et dans les bois. Un trait fut ainsi ajouté à son caractère. On lui accorda ce don d'ubiquité que possèdent tant de héros populaires. Un être capable de franchir en un moment de longues distances, et qui se montre tout à coup à l'endroit où on l'attendait le moins, effraye justement. Putois fut la terreur de Saint-Omer. Mme Cornouiller, persuadée que Putois lui avait volé trois melons et trois petites cuillers, vivait dans l'épouvante, barricadée à Monplaisir. Les verrous, les grilles et les serrures ne la rassuraient pas. Putois était pour elle un être effroyablement subtil, qui passait à travers les portes. Un événement domestique redoubla son épouvante. Sa cuisinière ayant été séduite, il vint un moment où elle ne put cacher sa faute. Mais elle se refusa obstinément à désigner son séducteur.
- Elle se nommait Gudule, dit Mlle Zoé.
- Elle se nommait Gudule et on la croyait protégée contre les dangers de l'amour par une barbe qu'elle portait au menton, longue et fourchue. Une barbe soudaine protégea la virginité de cette sainte fille de roi que Prague vénère. Une barbe qui n'était plus adolescente ne suffit pas à défendre la vertu de Gudule. Mme Cornouiller pressa Gudule de nommer l'homme qui, ayant abusé d'elle, la laissait ensuite dans l'embarras. Gudule fondait en larmes et gardait le silence. Les prières, les menaces ne furent d'aucun effet. Mme Cornouiller fit une longue et minutieuse enquête. Elle interrogea adroitement ses voisins, voisines et fournisseurs, le jardinier, le cantonnier, les gendarmes ; rien ne la mit sur la trace du coupable. Elle tenta de nouveau d'obtenir de Gudule des aveux complets. "Dans votre intérêt, Gudule, dites-moi qui c'est." Gudule restait muette. Tout à coup un trait de lumière traversa l'esprit de Mme Cornouiller: "C'est Putois!" La cuisinière pleura et ne répondit pas. "C'est Putois! Comment ne l'ai-je pas deviné plus tôt? C'est Putois! Malheureuse! malheureuse! malheureuse!"
"Et Mme Cornouiller demeura persuadée que Putois avait fait un enfant à sa cuisinière. Tout le monde à Saint-Omer, depuis le président du Tribunal jusqu'au roquet de l'allumeur de réverbères, connaissait Gudule et son panier. A la nouvelle que Putois avait séduit Gudule, la ville fut pleine de surprise, d'admiration et de gaieté. Putois fut célébré comme un grand abatteur de quilles et l'amoureux des onze mille vierges. On lui attribua, sur des indices légers, la paternité de cinq ou six autres enfants qui vinrent au monde cette année-là, et qui eussent aussi bien fait de n'y pas venir, pour le plaisir qui les y attendait et la joie qu'ils causaient à leur mère. On désignait, entre autres, la servante de M. Maréchal, débitant, Au Rendez-Vous des Pêcheurs, une porteuse de pain et la petite bossue du Pont-Biquet, qui, pour avoir écouté Putois, s'étaient accrues d'un petit enfant. "Le monstre!" s'écriaient les commères.
"Et Putois, invisible satyre, menaçait d'accidents irréparables toutes les jeunesses d'une ville où, disaient les vieillards, les filles, de mémoire d'homme, avaient toujours été tranquilles.
"Ainsi répandu dans la cité et les environs, il restait attaché à notre maison par mille liens subtils. Il passait devant notre porte et l'on croit qu'il escaladait parfois le mur de notre jardin. On ne le voyait jamais en face. Mais à tout moment nous reconnaissions son ombre, sa voix, les traces de ses pas. Plus d'une fois nous crûmes voir son dos dans le crépuscule, au tournant d'un chemin. Avec ma soeur et moi, il changeait un peu de caractère. Il restait mauvais et malfaisant, mais il devenait puéril et très naïf. Il se faisait moins réel et, j'ose dire, plus poétique. Il entrait dans le cycle ingénu des traditions enfantines. Il tournait au Croquemitaine, au père Fouettard et au marchand de sable qui ferme, le soir, les yeux des petits enfants. Ce n'était pas ce lutin qui emmêle, la nuit, dans l'écurie la queue des poulains. Moins rustique et moins charmant, mais également espiègle avec candeur, il faisait des moustaches d'encre aux poupées de ma soeur. Dans notre lit, avant de nous endormir, nous l'écoutions: il pleurait sur les toits
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