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Anatole France - Crainquebille, Putois, Riquet et plusieurs autres récits profitables
"Un matin, Mme Cornouiller tomba en soufflant dans le cabinet de mon père: "Je viens de voir Putois. - Ah! - Je l'ai vu. - Vous croyez? - J'en suis sûre. Il rasait le mur de M. Tenchant. Puis il a tourné dans la rue des Abbesses, il marchait vite. Je l'ai perdu. - Était-ce bien lui? - Sans aucun doute. Un homme d'une cinquantaine d'années, maigre, voûté, l'air d'un vagabond, une blouse sale. - Il est vrai, dit mon père, que ce signalement peut s'appliquer à Putois. - Vous voyez bien! D'ailleurs, je l'ai appelé. J'ai crié: "Putois!" et il s'est retourné. - C'est le moyen, dit mon père, que les agents de la Sûreté emploient pour s'assurer de l'identité des malfaiteurs qu'ils recherchent. - Quand je vous le disais, que c'était lui!... J'ai bien su le trouver, moi, votre Putois. Eh bien, c'est un homme de mauvaise mine. Vous avez été bien imprudents, vous et votre femme, de l'employer chez vous. Je me connais en physionomies et quoique je ne l'aie vu que de dos, je jurerais que c'est un voleur, et peut-être un assassin. Ses oreilles ne sont point ourlées, et c'est un signe qui ne trompe point. - Ah! vous avez remarqué que ses oreilles n'étaient point ourlées? - Rien ne m'échappe. Mon cher monsieur Bergeret, si vous ne voulez point être assassiné avec votre femme et vos enfants, ne laissez plus entrer Putois chez vous. Un conseil: faites changer toutes vos serrures."
"Or, à quelques jours de là, il advint à Mme Cornouiller qu'on lui vola trois melons de son potager. Le voleur n'ayant pu être trouvé, elle soupçonna Putois. Les gendarmes furent appelés à Monplaisir et leurs constatations confirmèrent les soupçons de Mme Cornouiller. Des bandes de maraudeurs ravageaient alors les jardins de la contrée. Mais cette fois le vol semblait commis par un seul individu, et avec une adresse singulière. Nulle trace d'effraction, pas d'empreintes de souliers dans la terre humide. Le voleur ne pouvait être que Putois. C'était l'avis du brigadier, qui en savait long sur Putois et qui se faisait fort de mettre la main sur cet oiseau-là.
"Le Journal de Saint-Omer consacra un article aux trois melons de Mme Cornouiller et publia, d'après des renseignements fournis en ville, un portrait de Putois. "Il a, disait le journal, le front bas, les yeux vairons, le regard fuyant, une patte d'oie à la tempe, les pommettes aiguës, rouges et luisantes. Les oreilles ne sont point ourlées. Maigre un peu voûté, débile en apparence, il est en réalité d'une force peu commune: il ploie facilement une pièce de cent sous entre l'index et le pouce."
"On avait de bonnes raisons, affirmait le journal, de lui attribuer une longue suite de vols accomplis avec une habileté surprenante.
"Toute la ville s'occupait de Putois. On apprit un jour qu'il avait été arrêté et écroué dans la prison. Mais on reconnut bientôt que l'homme qu'on avait pris pour lui était un marchand d'almanachs nommé Rigobert. Comme on ne put relever aucune charge contre lui, on le renvoya après quatorze mois de détention préventive. Et Putois demeurait introuvable. Mme Cornouiller fut victime d'un nouveau vol, plus audacieux que le premier. On prit dans son buffet trois petites cuillers d'argent.
"Elle reconnut la main de Putois, fit mettre une chaîne à la porte de sa chambre et ne dormit plus."
III
Vers dix heures du soir, Pauline ayant regagné sa chambre, Mlle Bergeret dit à son frère:
"N'oublie pas de raconter comment Putois séduisit la cuisinière de Mme Cornouiller.
- J'y songeais, ma soeur, répondit M. Bergeret. L'omettre serait perdre le plus beau de l'histoire. Mais tout doit se faire avec ordre. Putois fut soigneusement recherché par la justice, qui ne le trouva pas. Quand on sut qu'il était introuvable, chacun mit son amour-propre à le trouver ; les gens malins y réussirent. Et
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