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Anatole France - Crainquebille, Putois, Riquet et plusieurs autres récits profitables

ses ifs taillés en murailles, en boules et en pyramides, sans qu'elle y fît grande dépense. "J'aurai l'oeil, se
dit-elle, à ce que Putois ne flâne point et ne me vole point. Je ne risque rien et ce sera tout profit. Ces

vagabonds travaillent quelquefois avec plus d'adresse que les ouvriers honnêtes." Elle résolut d'en faire

l'essai et dit à ma mère: "Mignonne, envoyez-moi Putois. Je le ferai travailler à Monplaisir." Ma mère le

lui promit. Elle l'eût fait volontiers. Mais vraiment ce n'était pas possible. Mme Cornouiller attendit

Putois à Monplaisir, et l'attendit en vain. Elle avait de la suite dans les idées et de la constance dans ses

projets. Quand elle revit ma mère, elle se plaignit à elle de n'avoir pas de nouvelles de Putois.

"Mignonne, vous ne lui avez donc pas dit que je l'attendais? - Si! mais il est étrange, bizarre... - Oh! je

connais ce genre-là. Je le sais par coeur votre Putois. Mais il n'y a pas d'ouvrier assez lunatique pour

refuser de venir travailler à Monplaisir. Ma maison est connue, je pense. Putois se rendra à mes ordres, et

lestement, ma mignonne. Dites-moi seulement où il loge ; j'irai moi-même le trouver." Ma mère répondit

qu'elle ne savait pas où logeait Putois, qu'on ne lui connaissait pas de domicile, qu'il était sans feu ni lieu.

"Je ne l'ai pas revu, madame. Je crois qu'il se cache." Pouvait-elle mieux dire?

"Mme Cornouiller pourtant ne l'écouta pas sans défiance ; elle la soupçonna de circonvenir Putois, de le
soustraire aux recherches, dans la crainte de le perdre ou de le rendre plus exigeant. Et elle la jugea

vraiment trop égoïste. Beaucoup de jugements acceptés par tout le monde, et que l'histoire a consacrés,

sont aussi bien fondés que celui-là.

- C'est pourtant vrai, dit Pauline.

- Qu'est-ce qui est vrai? demanda Zoé, à demi sommeillant.

- Que les jugements de l'histoire sont souvent faux. Je me souviens, papa, que tu as dit un jour: "Mme
Roland était bien naïve d'en appeler à l'impartiale postérité et de ne pas s'apercevoir que, si ses

contemporains étaient de mauvais singes, leur postérité serait aussi composée de mauvais singes."

- Pauline, demanda sévèrement Mlle Zoé, quel rapport y a-t-il entre l'histoire de Putois et ce que tu nous
contes là?

- Un très grand, ma tante.

- Je ne le saisis pas."

M. Bergeret, qui n'était pas ennemi des digressions, répondit à sa fille:

"Si toutes les injustices étaient finalement réparées en ce monde, on n'en aurait jamais imaginé un autre
pour ces réparations. Comment voulez-vous que la postérité juge équitablement tous les morts?

Comment les interroger dans l'ombre où ils fuient? Des qu'on pourrait être juste envers eux, on les oublie.

Mais peut-on jamais être juste? Et qu'est-ce que la justice? Mme Cornouiller, du moins, fut bien obligée

de reconnaître à la longue que ma mère ne la trompait pas et que Putois était introuvable.

"Pourtant elle ne renonça pas à le découvrir. Elle demanda à tous ses parents, amis, voisins, domestiques,
fournisseurs, s'ils connaissaient Putois. Deux ou trois seulement répondirent qu'ils n'en avaient jamais

entendu parler. Pour la plupart, ils croyaient bien l'avoir vu. "J'ai entendu ce nom-là, dit la cuisinière,

mais je ne peux pas mettre un visage dessus. - Putois! Je ne connais que lui, dit le cantonnier en se

grattant l'oreille. Mais je ne saurais pas vous dire qui c'est." Le renseignement le plus précis vint de M.

Blaise, receveur de l'enregistrement, qui déclara avoir employé Putois à fendre du bois dans sa cour, du

19 au 23 octobre, l'année de la Comète.

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