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Anatole France - Crainquebille, Putois, Riquet et plusieurs autres récits profitables
crimes, reçu des offrandes, fait les moeurs et les lois. Monsieur Goubin, réfléchissez sur l'éternelle mythologie. Putois est un personnage mythique, des plus obscurs, j'en conviens, et de la plus basse espèce. Le grossier satyre, assis jadis à la table de nos paysans du Nord, fut jugé digne de paraître dans un tableau de Jordaëns et dans une fable de La Fontaine. Le fils velu de Sycorax entra dans le monde sublime de Shakespeare. Putois, moins heureux, sera toujours méprisé des artistes et des poètes. Il lui manque la grandeur et l'étrangeté, le style et le caractère. Il naquit dans des esprits trop raisonnables, parmi des gens qui savaient lire et écrire et n'avaient point cette imagination charmante qui sème les fables. Je pense, messieurs, que j'en ai dit assez pour vous faire connaître la véritable nature de Putois.
- Je la conçois", dit M. Goubin.
Et M. Bergeret poursuivit son discours:
"Putois était. Je puis l'affirmer. Il était. Regardez-y, messieurs, et vous vous assurerez qu'être n'implique nullement la substance et ne signifie que le lien de l'attribut au sujet, n'exprime qu'une relation.
- Sans doute, dit Jean Marteau, mais être sans attributs c'est être aussi peu que rien. Je ne sais plus qui a dit autrefois: "Je suis celui qui est." Excusez le défaut de ma mémoire. On ne peut tout se rappeler. Mais l'inconnu qui parla de la sorte commit une rare imprudence. En donnant à entendre par ce propos inconsidéré qu'il était dépourvu d'attributs et privé de toutes relations, il proclama qu'il n'existait pas et se supprima lui-même étourdiment. Je parie qu'on n'a plus entendu parler de lui.
- Vous avez perdu, répliqua M. Bergeret. Il a corrigé le mauvais effet de cette parole égoïste en s'appliquant des potées d'adjectifs, et l'on a beaucoup parlé de lui, le plus souvent sans aucun bon sens.
- Je ne comprends pas, dit M. Goubin.
- Il n'est pas nécessaire de comprendre", répondit Jean Marteau.
Et il pria M. Bergeret de parler de Putois.
"Vous êtes bien aimable de me le demander, fit le maître.
"Putois naquit dans la seconde moitié du XIXe siècle, à Saint-Omer. Il lui aurait mieux valu naître quelques siècles auparavant dans la forêt des Ardennes ou dans la forêt de Brocéliande. Ç'aurait été alors un mauvais esprit d'une merveilleuse adresse.
- Une tasse de thé, monsieur Goubin? dit Pauline
- Putois était-il donc un mauvais esprit? demanda Jean Marteau.
- Il était mauvais, répondit M. Bergeret, il l'était en quelque manière, mais il ne l'était pas absolument. Il en est de lui comme des diables qu'on dit très méchants, mais en qui l'on découvre de bonnes qualités quand on les fréquente. Et je serais disposé à croire qu'on a fait tort à Putois. Mme Cornouiller, qui, prévenue contre lui, l'avait tout de suite soupçonné d'être un fainéant, un ivrogne et un voleur, réfléchit que puisque ma mère l'employait, elle qui n'était pas riche, c'était qu'il se contentait de peu, et elle se demanda si elle n'aurait pas avantage à le faire travailler préférablement à son jardinier qui avait meilleur renom, mais aussi plus d'exigences. On entrait dans la saison de tailler les ifs. Elle pensa que si Mme Éloi Bergeret, qui était pauvre, ne donnait pas grand-chose à Putois, elle-même, qui était riche, lui donnerait moins encore, puisque c'est l'usage que les riches paient moins cher que les pauvres. Et elle voyait déjà
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