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Anatole France - Crainquebille, Putois, Riquet et plusieurs autres récits profitables
- Tu guéris, Zoé. Et Mme Cornouiller vint dire un jour à notre mère: "Ma mignonne, je compte bien que vous viendrez avec votre mari dîner dimanche à Monplaisir." Notre mère, chargée expressément par son mari de présenter à Mme Cornouiller un valable motif de refus, imagina, en cette extrémité, une raison qui n'était pas véritable. "Je regrette vivement, chère madame. Mais cela nous sera impossible. Dimanche, j'attends le jardinier."
"A cette parole, Mme Cornouiller regarda, par la porte-fenêtre du salon, le petit jardin sauvage, où les fusains et les lilas avaient tout l'air d'ignorer la serpe et de devoir l'ignorer toujours. "Vous attendez le jardinier! Pourquoi? - Pour travailler au jardin."
"Et ma mère, ayant tourné involontairement les yeux sur ce carré d'herbes folles et de plantes à demi sauvages, qu'elle venait de nommer un jardin, reconnut avec effroi l'invraisemblance de son invention. "Cet homme, dit Mme Cornouiller, pourra bien venir travailler à votre... jardin lundi ou mardi. D'ailleurs, cela vaudra mieux. On ne doit pas travailler le dimanche. - Il est occupé dans la semaine."
"J'ai remarqué souvent que les raisons les plus absurdes et les plus saugrenues sont les moins combattues: elles déconcertent l'adversaire. Mme Cornouiller insista, moins qu'on ne pouvait l'attendre d'une personne aussi peu disposée qu'elle à démordre. En se levant de dessus son fauteuil, elle demanda: "Comment l'appelez-vous, ma mignonne, votre jardinier? - Putois", répondit ma mère sans hésitation.
"Putois était nommé. Dès lors il exista. Mme Cornouiller s'en alla en ronchonnant: "Putois! Il me semble bien que je connais ça. Putois? Putois! Je ne connais que lui. Mais je ne me rappelle pas... Où demeure-t-il? - Il travaille en journée. Quand on a besoin de lui, on le lui fait dire chez l'un ou chez l'autre. - Ah! je le pensais bien: un fainéant et un vagabond... un rien du tout. Méfiez-vous de lui, ma mignonne."
"Putois avait désormais un caractère."
II
MM. Goubin et Jean Marteau étant survenus, M. Bergeret les mit au point de la conversation:
"Nous parlions de celui qu'un jour ma mère fit naître jardinier à Saint-Omer et nomma par son nom. Dès lors il agit.
- Cher maître, voudriez-vous répéter? dit M. Goubin en essuyant le verre de son lorgnon.
- Volontiers, répondit M. Bergeret. Il n'y avait pas de jardinier. Le jardinier n'existait pas. Ma mère dit: "J'attends le jardinier." Aussitôt le jardinier fut. Et il agit.
- Cher maître, demanda M. Goubin, comment agit-il, puisqu'il n'existait pas?
- Il avait une sorte d'existence, répondit M. Bergeret.
- Vous voulez dire une existence imaginaire, répliqua dédaigneusement M. Goubin.
- N'est-ce donc rien qu'une existence imaginaire? s'écria le maître. Et les personnages mythiques ne sont-ils donc pas capables d'agir sur les hommes? Réfléchissez sur la mythologie, monsieur Goubin, et vous vous apercevrez que ce sont, non point des êtres réels, mais des êtres imaginaires qui exercent sur les âmes l'action la plus profonde et la plus durable. Partout et toujours des êtres, qui n'ont pas plus de réalité que Putois, ont inspiré aux peuple la haine et l'amour, la terreur et l'espérance, conseillé des
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