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Anatole France - Crainquebille, Putois, Riquet et plusieurs autres récits profitables

A ces mots, mademoiselle Bergeret, riant encore:

"Tu te rappelles, Lucien: quand notre père ne trouvait plus sur son bureau son encrier, ses plumes, sa
cire, ses ciseaux, il disait: "Je soupçonne Putois d'avoir passé par ici."

- Ah! dit M. Bergeret, Putois n'avait pas une bonne réputation.

- C'est tout? demanda Pauline.

- Non, ma fille, ce n'est pas tout. Putois eut ceci de remarquable, qu'il nous était connu, familier, et que
pourtant...

- ... il n'existait pas", dit Zoé.

M. Bergeret regarda sa soeur d'un air de reproche:

"Quelle parole, Zoé! et pourquoi rompre ainsi le charme? Putois n'existait pas. L'oses-tu dire, Zoé? Zoé,
le pourrais-tu soutenir? Pour affirmer que Putois n'exista point, que Putois ne fut jamais, as-tu assez

considéré les conditions de l'existence et les modes de l'être? Putois existait, ma soeur. Mais il est vrai

que c'était d'une existence particulière.

- Je comprends de moins en moins, dit Pauline découragée.

- La vérité t'apparaîtra clairement tout à l'heure, ma fille. Apprends que Putois naquit dans la maturité de
l'âge. J'étais encore enfant, ta tante était déjà fillette. Nous habitions une petite maison, dans un faubourg

de Saint-Omer. Nos parents y menaient une vie tranquille et retirée, jusqu'à ce qu'ils fussent découverts

par une vieille dame audomaroise, nommée Mme Cornouiller, qui vivait dans son manoir de Monplaisir,

à cinq lieues de la ville, et qui se trouva être une grand-tante de ma mère. Elle usa d'un droit de parenté

pour exiger que notre père et notre mère vinssent dîner tous les dimanches à Monplaisir, où ils

s'ennuyaient excessivement. Elle disait qu'il était honnête de dîner en famille le dimanche et que seuls les

gens mal nés n'observaient pas cet ancien usage. Mon père pleurait d'ennui à Monplaisir. Son désespoir

faisait peine à voir. Mais Mme Cornouiller ne le voyait pas. Elle ne voyait rien. Ma mère avait plus de

courage. Elle souffrait autant que mon père, et peut-être davantage, et elle souriait.

- Les femmes sont faites pour souffrir, dit Zoé.

- Zoé, tout ce qui vit au monde est destiné à la souffrance. En vain nos parents refusaient ces funestes
invitations. La voiture de Mme Cornouiller venait les prendre chaque dimanche, après midi. Il fallait aller

à Monplaisir ; c'était une obligation à laquelle il était absolument interdit de se soustraire. C'était un ordre

établi, que la révolte pouvait seule rompre. Mon père enfin se révolta, et jura de ne plus accepter une

seule invitation de Mme Cornouiller, laissant à ma mère le soin de trouver à ces refus des prétextes

décents et des raisons variées, c'est ce dont elle était le moins capable. Notre mère ne savait pas feindre.

- Dis, Lucien, qu'elle ne voulait pas. Elle aurait pu mentir comme les autres.

- Il est vrai de dire que lorsqu'elle avait de bonnes raisons, elle les donnait plutôt que d'en inventer de
mauvaises. Tu te rappelles, ma soeur, qu'il lui arriva un jour de dire, à table: "Heureusement que Zoé a la

coqueluche: nous n'irons pas de longtemps à Monplaisir."

- C'est pourtant vrai! dit Zoé.

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