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Anatole France - Crainquebille, Putois, Riquet et plusieurs autres récits profitables

- Il était en réalité d'une force peu commune.

- Il ployait facilement une pièce de cent sous entre l'index et le pouce...

- Qu'il avait énorme.

- Sa voix était traînante...

- Et sa parole mielleuse."

Tout à coup M. Bergeret s'écria vivement:

"Zoé! nous avons oublié "les cheveux jaunes et le poil rare". Recommençons."

Pauline, qui avait entendu avec surprise cette étrange récitation, demanda à son père et à sa tante
comment ils avaient pu apprendre par coeur ce morceau de prose, et pourquoi ils le récitaient comme,

une litanie.

M. Bergeret répondit gravement:

"Pauline, ce que tu viens d'entendre est un texte consacré, je puis dire liturgique, à l'usage de la famille
Bergeret. Il convient qu'il te soit transmis, pour qu'il ne périsse pas avec ta tante et moi. Ton grand-père,

ma fille, ton grand-père Éloi Bergeret, qu'on n'amusait pas avec des niaiseries, estimait ce morceau,

principalement en considération de son origine. Il l'intitula: L'Anatomie de Putois. Et il avait coutume de

dire qu'il préférait, à certains égards, l'anatomie de Putois à l'anatomie de Quaresmeprenant. "Si la

description faite par Xénomanes, disait-il, est plus savante et plus riche en termes rares et précieux, la

description de Putois l'emporte de beaucoup pour la clarté des idées et la limpidité du style." Il en jugeait

de la sorte parce que le docteur Ledouble, de Tours, n'avait pas encore expliqué les chapitres trente,

trente-un et trente-deux du quart livre de Rabelais.

- Je ne comprends pas du tout, dit Pauline.

- C'est faute de connaître Putois, ma fille. Il faut que tu saches que Putois fut la figure la plus familière à
mon enfance et à celle de ta tante Zoé. Dans la maison de ton grand-père Bergeret on parlait sans cesse

de Putois. Chacun à son tour le croyait voir."

Pauline demanda:

"Qu'est-ce que c'était que Putois?"

Au lieu de répondre, M. Bergeret se mit à rire, et Mlle Bergeret aussi rit, les lèvres closes.

Pauline portait son regard de l'un à l'autre. Elle trouvait étrange que sa tante rît de si bon coeur, et plus
étrange encore qu'elle rît d'accord et en sympathie avec son frère. C'était singulier en effet, car le frère et

la soeur n'avaient pas le même tour d'esprit.

"Papa, dis-moi ce que c'était que Putois. Puisque tu veux que je le sache, dis-le-moi.

- Putois, ma fille, était un jardinier. Fils d'honorables cultivateurs artésiens, il s'établit pépiniériste à
Saint-Omer. Mais il ne contenta pas sa clientèle et fit de mauvaises affaires. Ayant quitté son commerce,

il allait en journée. Ceux qui l'employaient n'eurent pas toujours à se louer de lui."

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