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Anatole France - Crainquebille, Putois, Riquet et plusieurs autres récits profitables

La misère vint, la misère noire. Le vieux marchand ambulant, qui rapportait autrefois du faubourg
Montmartre les pièces de cent sous à plein sac, maintenant n'avait plus un rond. C'était l'hiver. Expulsé

de sa soupente, il coucha sous des charrettes, dans une remise. Les pluies étant tombées pendant

vingt-quatre jours, les égouts débordèrent et la remise fut inondée.

Accroupi dans sa voiture, au-dessus des eaux empoisonnées, en compagnie des araignées, des rats et des
chats faméliques, il songeait dans l'ombre. N'ayant rien mangé de la journée et n'ayant plus pour se

couvrir les sacs du marchand de marrons, il se rappela les deux semaines durant lesquelles le

gouvernement lui avait donné le vivre et le couvert. Il envia le sort des prisonniers, qui ne souffrent ni du

froid ni de la faim, et il lui vint une idée:

"Puisque je connais le truc, pourquoi que je m'en servirais pas?"

Il se leva et sortit dans la rue. Il n'était guère plus de onze heures. Il faisait un temps aigre et noir. Une
bruine tombait, plus froide et plus pénétrante que la pluie. De rares passants se coulaient au ras des murs.

Crainquebille longea l'église Saint-Eustache et tourna dans la rue Montmartre. Elle était déserte. Un
gardien de la paix se tenait planté sur le trottoir, au chevet de l'église, sous un bec de gaz, et l'on voyait,

autour de la flamme, tomber une petite pluie rousse. L'agent la recevait sur son capuchon, il avait l'air

transi, mais soit qu'il préférât la lumière à l'ombre, soit qu'il fût las de marcher, il restait sous son

candélabre, et peut-être s'en faisait-il un compagnon, un ami. Cette flamme tremblante était son seul

entretien dans la nuit solitaire. Son immobilité ne paraissait pas tout à fait humaine ; le reflet de ses bottes

sur le trottoir mouillé, qui semblait un lac, le prolongeait intérieurement et lui donnait de loin l'aspect

d'un monstre amphibie, à demi sorti des eaux. De plus près, encapuchonné et armé, il avait l'air monacal

et militaire. Les gros traits de son visage, encore grossis par l'ombre du capuchon, étaient paisibles et

tristes. Il avait une moustache épaisse, courte et grise. C'était un vieux sergot, un homme d'une

quarantaine d'années.

Crainquebille s'approcha doucement de lui et, d'une voix hésitante et faible, lui dit:

"Mort aux vaches!"

Puis il attendit l'effet de cette parole consacrée. Mais elle ne fut suivie d'aucun effet. Le sergot resta
immobile et muet, les bras croisés sous son manteau court. Ses yeux, grands ouverts et qui luisaient dans

l'ombre, regardaient Crainquebille avec tristesse, vigilance et mépris.

Crainquebille, étonné, mais gardant encore un reste de résolution, balbutia:

"Mort aux vaches! que je vous ai dit."

Il y eut un long silence durant lequel tombait la pluie fine et rousse et régnait l'ombre glaciale. Enfin le
sergot parla:

"Ce n'est pas à dire... Pour sûr et certain que ce n'est pas à dire. A votre âge on devrait avoir plus de
connaissance... Passez votre chemin.

- Pourquoi que vous m'arrêtez pas?" demanda Crainquebille.

Le sergot secoua la tête sous son capuchon humide:

"S'il fallait empoigner tous les poivrots qui disent ce qui n'est pas à dire, y en aurait de l'ouvrage!... Et de

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