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Anatole France - Crainquebille, Putois, Riquet et plusieurs autres récits profitables

râleuses et purées ; pareillement chez le troquet, il engueulait les camarades. Son ami, le marchand de
marrons, qui ne le reconnaissait plus, déclarait que ce sacré père Crainquebille était un vrai porc-épic. On

ne peut le nier: il devenait incongru, mauvais coucheur, mal embouché, fort en gueule. C'est que,

trouvant la société imparfaite, il avait moins de facilité qu'un professeur de l'École des sciences morales

et politiques à exprimer ses idées sur les vices du système et sur les réformes nécessaires, et que ses

pensées ne se déroulaient pas dans sa tête avec ordre et mesure.

Le malheur le rendait injuste. Il se revanchait sur ceux qui ne lui voulaient pas de mal et quelquefois sur
de plus faibles que lui. Une fois, il donna une gifle à Alphonse, le petit du marchand de vin, qui lui avait

demandé si l'on était bien à l'ombre. Il le gifla et lui dit:

"Sale gosse! c'est ton père qui devrait être à l'ombre au lieu de s'enrichir à vendre du poison."

Acte et parole qui ne lui faisaient pas honneur, car, ainsi que le marchand de marrons le lui remontra
justement, on ne doit pas battre un enfant, ni lui reprocher son père, qu'il n'a pas choisi.

Il s'était mis à boire. Moins il gagnait d'argent, plus il buvait d'eau-de-vie. Autrefois économe et sobre, il
s'émerveillait lui-même de ce changement.

"J'ai jamais été fricoteur, disait-il. Faut croire qu'on devient moins raisonnable en vieillissant."

Parfois il jugeait sévèrement son inconduite et sa paresse:

"Mon vieux Crainquebille, t'es plus bon que pour lever le coude."

Parfois il se trompait lui-même et se persuadait qu'il buvait par besoin:

"Faut comme ça, de temps en temps, que je boive un verre pour me donner des forces et pour me
rafraîchir. Sûr que j'ai quelque chose de brûlé dans l'intérieur. Et il y a encore que la boisson comme

rafraîchissement."

Souvent il lui arrivait de manquer la criée matinale et il ne se fournissait plus que de marchandise avariée
qu'on lui livrait à crédit. Un jour, se sentant les jambes molles et le coeur las, il laissa sa voiture dans la

remise et passa toute la sainte journée à tourner autour de l'étal de madame Rose, la tripière, et devant

tous les troquets des Halles. Le soir, assis sur un panier, il songea, et il eut conscience de sa déchéance. Il

se rappela sa force première et ses antiques travaux, ses longues fatigues et ses gains heureux, ses jours

innombrables, égaux et pleins ; les cent pas, la nuit, sur le carreau des Halles, en attendant la criée ; les

légumes enlevés par brassées et rangés avec art dans la voiture, le petit noir de la mère Théodore avalé

tout chaud d'un coup, au pied levé, les brancards empoignés solidement ; son cri, vigoureux comme le

chant du coq, déchirant l'air matinal, sa course par les rues populeuses, toute sa vie innocente et rude de

cheval humain, qui, durant un demi-siècle, porta, sur son étal roulant, aux citadins brûlés de veilles et de

soucis, la fraîche moisson des jardins potagers. Et secouant la tête il soupira:

"Non! j'ai plus le courage que j'avais. Je suis fini. Tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle se casse. Et
puis, depuis mon affaire en justice, je n'ai plus le même caractère. Je suis plus le même homme, quoi!"

Enfin il était démoralisé. Un homme dans cet état-là, autant dire que c'est un homme par terre et
incapable de se relever. Tous les gens qui passent lui pilent dessus.

VIII. LES DERNIERES CONSÉQUENCES

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