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Anatole France - Crainquebille, Putois, Riquet et plusieurs autres récits profitables

"C'est pas bien de me faire des infidélités."

Mme Laure, comme elle le reconnaissait elle-même, n'était pas duchesse. Ce n'est pas dans le monde
qu'elle s'était fait une idée du panier à salade et du Dépôt. Mais on peut être honnête dans tous les états,

pas vrai? Chacun a son amour-propre, et l'on n'aime pas avoir affaire à un individu qui sort de prison.

Aussi ne répondit-elle à Crainquebille qu'en simulant un haut-le-coeur. Et le vieux marchand ambulant,

ressentant l'affront, hurla:

"Dessalée! va!"

Mme Laure en laissa tomber son chou vert et s'écria:

"Eh! va donc, vieux cheval de retour! Ça sort de prison, et ça insulte les personnes!"

Crainquebille, s'il avait été de sang-froid, n'aurait jamais reproché à Mme Laure sa condition. Il savait
trop qu'on ne fait pas ce qu'on veut dans la vie, qu'on ne choisit pas son métier, et qu'il y a du bon monde

partout. Il avait coutume d'ignorer sagement ce que faisaient chez elles les clientes, et il ne méprisait

personne. Mais il était hors de lui. Il donna par trois fois à Mme Laure les noms de dessalée, de charogne

et de roulure. Un cercle de curieux se forma autour de Mme Laure et de Crainquebille, qui échangèrent

encore plusieurs injures aussi solennelles que les premières, et qui eussent égrené tout du long leur

chapelet, si un agent soudainement apparu ne les avait, par son silence et son immobilité, rendus tout à

coup aussi muets et immobiles que lui. Ils se séparèrent. Mais cette scène acheva de perdre Crainquebille

dans l'esprit du faubourg Montmartre et de la rue Richer.

VII. LES CONSÉQUENCES

Et le vieil homme allait marmonnant:

"Pour sûr que c'est une morue. Et même y a pas plus morue que cette femme-là."

Mais dans le fond de son coeur, ce n'est pas de cela qu'il lui faisait un reproche. Il ne la méprisait pas
d'être ce qu'elle était. Il l'en estimait plutôt, la sachant économe et rangée. Autrefois ils causaient tous

deux volontiers ensemble. Elle lui parlait de ses parents qui habitaient la campagne. Et ils formaient tous

deux le même voeu de cultiver un petit jardin et d'élever des poules. C'était une bonne cliente. De la voir

acheter des choux au petit Martin, un sale coco, un pas grand-chose, il en avait reçu un coup dans

l'estomac ; et quand il l'avait vue faisant mine de le mépriser, la moutarde lui avait monté au nez, et

dame!

Le pis, c'est qu'elle n'était pas la seule qui le traitât comme un galeux. Personne ne voulait plus le
connaître. Tout comme Mme Laure, Mme Cointreau la boulangère, Mme Bayard de l'Ange-Gardien le

méprisaient et le repoussaient. Toute la société, quoi.

Alors! parce qu'on avait été mis pour quinze jours à l'ombre, on n'était plus bon seulement à vendre des
poireaux! Est-ce que c'était juste? Est-ce qu'il y avait du bon sens à faire mourir de faim un brave homme

parce qu'il avait eu des difficultés avec les flics? S'il ne pouvait plus vendre ses légumes, il n'avait plus

qu'à crever.

Comme le vin mal traité, il tournait à l'aigre. Après avoir eu "des mots" avec Mme Laure, il en avait
maintenant avec tout le monde. Pour un rien, il disait leur fait aux chalandes, et sans mettre de gants, je

vous prie de le croire. Si elles tâtaient un peu longtemps la marchandise, il les appelait proprement

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