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Anatole France - Crainquebille, Putois, Riquet et plusieurs autres récits profitables

- N'exagérez rien, Crainquebille. Votre cas n'est pas rare, loin de là.

- Vous pourriez pas me dire où qu'ils m'ont étouffé ma voiture?"

VI. CRAINQUEBILLE DEVANT L'OPINION

Crainquebille, sorti de prison, poussait sa voiture rue Montmartre en criant: Des choux, des navets, des
carottes! Il n'avait ni orgueil, ni honte de son aventure. Il n'en gardait pas un souvenir pénible. Cela

tenait, dans son esprit, du théâtre, du voyage et du rêve. Il était surtout content de marcher dans la boue,

sur le pavé de la ville, et de voir sur sa tête le ciel tout en eau et sale comme le ruisseau, le bon ciel de sa

ville. Il s'arrêtait à tous les coins de rue pour boire un verre ; puis, libre et joyeux, ayant craché dans ses

mains pour en lubrifier la paume calleuse, il empoignait les brancards et poussait la charrette, tandis que,

devant lui, les moineaux, comme lui matineux et pauvres, qui cherchaient leur vie sur la chaussée,

s'envolaient en gerbe avec son cri familier: Des choux, des navets, des carottes! Une vieille ménagère,

qui s'était approchée, lui disait en tâtant des céleris:

"Qu'est-ce qui vous est donc arrivé, père Crainquebille? Il y a bien trois semaines qu'on ne vous a pas vu.
Vous avez été malade? Vous êtes un peu pâle.

- Je vas vous dire, m'ame Mailloche, j'ai fait le rentier."

Rien n'est changé dans sa vie, à cela près qu'il va chez le troquet plus souvent que d'habitude, parce qu'il
a l'idée que c'est fête, et qu'il a fait connaissance avec des personnes charitables. Il rentre un peu gai, dans

sa soupente. Étendu dans le plumard, il ramène sur lui les sacs que lui a prêtés le marchand de marrons

du coin et qui lui servent de couverture, et il songe: "La prison, il n'y a pas à se plaindre, on y a tout ce

qui vous faut. Mais on est tout de même mieux chez soi."

Son contentement fut de courte durée. Il s'aperçut vite que les clientes lui faisaient grise mine.

"Des beaux céleris, m'ame Cointreau!

- Il ne me faut rien.

- Comment, qu'il ne vous faut rien? Vous vivez pourtant pas de l'air du temps."

Et m'ame Cointreau, sans lui faire de réponse, rentrait fièrement dans la grande boulangerie dont elle était
la patronne. Les boutiquières et les concierges, naguère assidues autour de sa voiture verdoyante et

fleurie, maintenant se détournaient de lui. Parvenu à la cordonnerie de l'Ange-Gardien, qui est le point où

commencèrent ses aventures judiciaires, il appela:

"M'ame Bayard, m'ame Bayard, vous me devez quinze sous de l'autre fois."

Mais m'ame Bayard, qui siégeait à son comptoir, ne daigna pas tourner la tête.

Toute la rue Montmartre savait que le père Crainquebille sortait de prison, et toute la rue Montmartre ne
le connaissait plus. Le bruit de sa condamnation était parvenu jusqu'au faubourg et à l'angle tumultueux

de la rue Richer. Là, vers midi, il aperçut madame Laure, sa bonne et fidèle cliente, penchée sur la

voiture du petit Martin. Elle tâtait un gros chou. Ses cheveux brillaient au soleil comme d'abondants fils

d'or largement tordus. Et le petit Martin, un pas grand-chose, un sale coco, lui jurait, la main sur son

coeur, qu'il n'y avait pas plus belle marchandise que la sienne. A ce spectacle le coeur de Crainquebille se

déchira. Il poussa sa voiture sur celle du petit Martin et dit à Mme Laure, d'une voix plaintive et brisée:

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