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Anatole France - Crainquebille, Putois, Riquet et plusieurs autres récits profitables

faut entendre et non l'homme. L'homme est méprisable et peut avoir tort. Le sabre ne l'est point et il a
toujours raison. Le président Bourriche a profondément pénétré l'esprit des lois. La société repose sur la

force, et la force doit être respectée comme le fondement auguste des sociétés. La justice est

l'administration de la force. Le président Bourriche sait que l'agent 64 est une parcelle du Prince. Le

Prince réside dans chacun de ses officiers. Ruiner l'autorité de l'agent 64, c'est affaiblir l'État. Manger une

des feuilles de l'artichaut, c'est manger l'artichaut, comme dit Bossuet en son sublime langage. (Politique

tirée de l'Écriture sainte, passim.)

"Toutes les épées d'un État sont tournées dans le même sens. En les opposant les unes aux autres, on
subvertit la république. C'est pourquoi l'inculpé Crainquebille fut condamné justement à quinze jours de

prison et cinquante francs d'amende, sur le témoignage de l'agent 64. Je crois entendre le président

Bourriche expliquer lui-même les raisons hautes et belles qui inspirèrent sa sentence. Je crois l'entendre

dire:

" - J'ai jugé cet individu en conformité avec l'agent 64, parce que l'agent 64 est l'émanation de la force
publique. Et pour reconnaître ma sagesse, il vous suffit d'imaginer que j'ai agi inversement. Vous verrez

tout de suite que c'eût été absurde. Car si je jugeais contre la force, mes jugements ne seraient pas

exécutés. Remarquez, messieurs, que les juges ne sont obéis que tant qu'ils ont la force avec eux. Sans les

gendarmes, le juge ne serait qu'un pauvre rêveur. Je me nuirais si je donnais tort à un gendarme.

D'ailleurs le génie des lois s'y oppose. Désarmer les forts et armer les faibles ce serait changer l'ordre

social que j'ai mission de conserver. La justice est la sanction des injustices établies. La vit-on jamais

opposée aux conquérants et contraire aux usurpateurs? Quand s'élève un pouvoir illégitime, elle n'a qu'à

le reconnaître pour le rendre légitime. Tout est dans la forme, et il n'y a entre le crime et l'innocence que

l'épaisseur d'une feuille de papier timbré. - C'était à vous, Crainquebille, d'être le plus fort. Si après avoir

crié: "Mort aux vaches!" vous vous étiez fait déclarer empereur, dictateur, président de la République ou

seulement conseiller municipal, je vous assure que je ne vous aurais pas condamné à quinze jours de

prison et cinquante francs d'amende. Je vous aurais tenu quitte de toute peine. Vous pouvez m'en croire."

"Ainsi sans doute eût parlé le président Bourriche, car il a l'esprit juridique et il sait ce qu'un magistrat
doit à la société. Il en défend les principes avec ordre et régularité. La justice est sociale. Il n'y a que de

mauvais esprits pour la vouloir humaine et sensible. On l'administre avec des règles fixes et non avec les

frissons de la chair et les clartés de l'intelligence. Surtout ne lui demandez pas d'être juste, elle n'a pas

besoin de l'être puisqu'elle est justice, et je vous dirai même que l'idée d'une justice juste n'a pu germer

que dans la tête d'un anarchiste. Le président Magnaud rend, il est vrai, des sentences équitables. Mais on

les lui casse, et c'est justice.

"Le vrai juge pèse les témoignages au poids des armes. Cela s'est vu dans l'affaire Crainquebille, et dans
d'autres causes plus célèbres."

Ainsi parla M. Jean Lermite, en parcourant d'un bout à l'autre bout la salle des Pas-Perdus.

Maître Joseph Aubarrée, qui connaissait le Palais, lui répondit en se grattant le bout du nez:

"Si vous voulez avoir mon avis, je ne crois pas que M. le président Bourriche se soit élevé jusqu'à une si
haute métaphysique. A mon sens, en admettant le témoignage de l'agent 64 comme l'expression de la

vérité, il fit simplement ce qu'il avait toujours vu faire. C'est dans l'imitation qu'il faut chercher la raison

de la plupart des actions humaines. En se conformant à la coutume on passera toujours pour un honnête

homme. On appelle gens de bien ceux qui font comme les autres."

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