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Alphonse Daudet - Tartarin sur les Alpes

margelle brûlante du petit bassin et resta là, anéanti, effondré, au grand émoi des poissons rouges.

Les cloches ne sonnent plus. Le porche de la métropole, bruyant tout à l'heure, est rendu au
marmottement de la pauvresse assise à gauche et à l'immobilité de ses saints de pierre. La cérémonie

religieuse terminée, tout Tarascon s'est porté au Club des Alpines où, dans une séance solennelle,

Bompard doit faire le récit de la catastrophe, détailler les derniers moments du P. C. A. En dehors des

membres, quelques privilégiés, armée, clergé, noblesse, haut commerce, ont pris place dans la salle des

conférences dont les fenêtres, larges ouvertes, permettent à la fanfare de la ville, installée en bas, sur le

perron, de mêler quelques accords héroïques ou plaintifs aux discours de ces messieurs. Une foule

énorme se presse autour des musiciens, se hisse sur ses pointes, les cous tendus, essayant d'attraper

quelques bribes de la séance, mais les fenêtres sont trop élevées et l'on n'aurait aucune idée de ce qui se

passe, sans deux ou trois petits drôles branchés dans un gros platane, et jetant de là des renseignements

comme on jette des noyaux de cerises du haut de l'arbre.

«Vé, Costecalde, qui se force pour pleurer. Ah! le gueusard, c'est lui qui tient le fauteuil à présent... Et le
pauvre Bézuquet, comme il se mouche! comme il a les yeux rouges! Té! l'on a mis un crêpe la bannière...

Et Bompard qui vient vers la table avec les trois délégués... Il met quelque chose sur le bureau... Il parle

présent... Ça doit être bien beau. Les voilà qui tombent tous des larmes...

En effet, l'attendrissement devenait général à mesure que Bompard avançait dans son récit fantastique.
Ah! la mémoire lui était revenue, l'imagination aussi. Après s'être montrés, lui et son illustre compagnon,

à la cime du Mont-Blanc, sans guides, car tous s'étaient refusés à les suivre, effrayés par le mauvais

temps, - seuls avec la bannière déployée pendant cinq minutes sur le plus haut pic de l'Europe, il racontait

maintenant, et avec quelle émotion, la descente périlleuse et la chute, Tartarin roulant au fond d'une

crevasse, et lui, Bompard, s'attachant pour explorer le gouffre dans toute sa longueur, d'une corde de

deux cents pieds.

«Plus de vingt fois, messieurs, que dis-je, plus de nonante fois, j'ai sondé cet abîme de glace sans pouvoir
arriver jusqu'à notre malheureux présid_ain dont cependant je constatais le passage par ces quelques

débris laissés aux anfractuosités de la glace....

En parlant, il étalait sur le tapis de la table un fragment de maxillaire, quelques poils de barbe, un
morceau de gilet, une boucle de bretelle; on eût dit l'ossuaire des Grands-Mulets.

Devant cette exhibition, les douloureux transports de l'assemblée ne se maîtrisaient plus; même les
coeurs les plus durs, les partisans de Costecalde et les personnages les plus graves, Cambalalette le

notaire, le docteur Tournatoire, tombaient effectivement des larmes grosses comme des bouchons de

carafe. Les dames invitées poussaient des cris déchirants que dominaient les beuglements sanglotés

d'Excourbaniès, les bêlements de Pascalon, pendant que la marche funèbre de la fanfare accompagnait

d'une basse lente et lugubre.

Alors, quand il vit l'émotion, l'énervement à son comble, Bompard termina son récit avec un grand geste
de pitié vers les débris en bocaux comme des pièces à conviction: «Et voilà, messieurs et chers

concitoyens, tout ce que j'ai pu retrouver de notre illustre et bien-aimé président... Le reste, dans quarante

ans, le glacier nous le rendra.

Il allait expliquer, pour les personnes ignorantes, la récente découverte faite sur la marche régulière des
glaciers: mais le grincement de la petite porte du fond l'interrompit, quelqu'un entrait. Tartarin, plus pâle

qu'une apparition de Home, juste en face de l'orateur.

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