|
Alphonse Daudet - Tartarin sur les Alpes
les effraie à passer tout seuls.
«Outre, oui, qu'elle nous effraie!...» fait Bompard sans pudeur aucune, et les deux caravanes se séparent.
A présent, les Tarasconnais sont seuls. Ils avancent avec précaution sur le désert de neige, attachés à la même corde, Tartarin en avant, tâtant de son piolet gravement, pénétré de la responsabilité qui lui incombe, y cherchant un réconfort.
«Courage! du sang-froid!... Nous nous en tirerons!...» crie-t-il chaque instant à Bompard. Ainsi l'officier, dans la bataille, chasse la peur qu'il a, en brandissant son épée et criant à ses hommes:
«En avant, s... n... de D...! toutes les balles ne tuent pas!
Enfin les voilà au bout de cette horrible crevasse. D'ici au but, ils n'ont plus d'obstacles bien graves; mais le vent souffle, les aveugle de tourbillons neigeux. La marche devient impossible sous peine de s'égarer.
«Arrêtons-nous un moment,» dit Tartarin. Un sérac de glace gigantesque leur creuse un abri à sa base; ils s'y glissent, étendent la couverture doublée de caoutchouc du président, et débouchent la gourde de rhum, seule provision que n'aient pas emportée les guides. Il s'ensuit alors un peu de chaleur et de bien-être, tandis que les coups de piolet, toujours plus faibles sur la hauteur, les avertissent du progrès de l'expédition. Cela résonne au coeur du P. C. A. comme un regret de n'avoir pas fait le Mont-Blanc jusqu'aux cimes.
«Qui le saura? riposte Bompard cyniquement. Les porteurs ont conservé la bannière; de Chamonix on croira que c'est vous.
- Vous avez raison, l'honneur de Tarascon est sauf...» conclut Tartarin d'un ton convaincu.
Mais les éléments s'acharnent, la bise en ouragan, la neige par paquets. Les deux amis se taisent, hantés d'idées sinistres, ils se rappellent l'ossuaire sous la vitrine du vieil aubergiste, ses récits lamentables, la légende de ce touriste américain qu'on a retrouv pétrifié de froid et de faim, tenant dans sa main crispée un carnet o ses angoisses étaient écrites jusqu'à la dernière convulsion qui fit glisser le crayon et dévier la signature.
«Avez-vous un carnet, Gonzague?
Et l'autre, qui comprend sans explications:
«Ah! vaï, un carnet... Si vous croyez que je vais me laisser mourir comme cet Américain... Vite, allons nous-en, sortons d'ici.
- Impossible... Au premier pas nous serions emportés comme une paille, jetés dans quelque abîme.
- Mais alors, il faut appeler, l'auberge n'est pas loin...» Et Bompard à genoux, la tête hors du sérac, dans la pose d'une bête au pâturage et mugissante, hurle: «Au secours! au secours! à moi!
- Aux armes!...» crie à son tour Tartarin de son creux le plus sonore que la grotte répercute en tonnerre.
Bompard lui saisit le bras: «Malheureux, le sérac!...» Positivement tout le bloc a tremblé; encore un souffle et cette masse de glaçons accumulés croulerait sur leur tête. Ils restent figés, immobiles, enveloppés d'un effrayant silence bientôt traversé d'un roulement lointain qui se rapproche, grandit,
|