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Alphonse Daudet - Tartarin sur les Alpes

Qu'on se représente, pendant cette discussion philosophique, la haute muraille de glace, froide, glauque,
ruisselante, frôlée d'un rayon pâle, et cette brochée de corps humains plaqués dessus en échelons, avec

les sinistres gargouillements qui montent des profondeurs béantes et blanchâtres, les jurons des guides,

leurs menaces de se détacher et d'abandonner leurs voyageurs. A la fin, Tartarin, voyant que nul

raisonnement ne peut convaincre ce fou, dissiper son vertige de mort, lui suggère l'idée de se jeter de la

pointe extrême du Mont-Blanc... A la bonne heure, ça vaudrait la peine de là-haut? Une belle fin dans les

éléments... Mais ici, au fond d'une cave... Ah! vaï, quelle foutaise!... Il y met tant

d'accent, à la fois brusque et persuasif, une telle conviction, que le Suédois se laisse vaincre; et les voilà

enfin, un par un, en haut de cette terrible roture.

On se détache, on fait halte pour boire un coup et casser une croûte. Le jour est venu. Un jour froid et
blême sur un cirque grandiose de pics, de flèches, dominés par le Mont-Blanc encore à quinze cents

mètres. Les guides à part gesticulent et se concertent avec des hochements de tête. Sur le sol tout blanc,

lourds et ramassés, le dos rond dans leur veste brune, on dirait des marmottes prêtes à remiser pour

l'hiver. Bompard et Tartarin, inquiets, transis, ont laissé le Suédois manger tout seul et se sont approchés

au moment où le guide-chef disait d'un air grave:

«C'est qu'il fume sa pipe, il n'y a pas à dire que non.

- Qui donc fume sa pipe? demanda Tartarin.

- Le Mont-Blanc, monsieur, regardez.

Et l'homme montre tout au bout de la haute cime, comme une aigrette, une fumée blanche qui va vers
l'Italie.

«Et autrement, mon bon ami, quand le Mont-Blanc fume sa pipe, qu'est-ce que cela veut dire?

- Ça veut dire, monsieur, qu'il fait un vent terrible au sommet, une tempête de neige qui sera sur nous
avant longtemps.

Et dame! c'est dangereux.

- Revenons» dit Bompard verdissant; et Tartarin ajoute:

«Oui, oui, certaine_main, pas de sot amour-propre!

Mais le Suédois s'en mêle; il a payé pour qu'on le mène au Mont-Blanc, rien ne l'empêchera d'y aller. Il y
montera seul, si personne ne l'accompagne. «Lâches! lâches!» ajoute-t-il tourné vers les guides, et il leur

répète l'injure de la même voix de revenant dont il s'excitait tout à l'heure au suicide.

«Vous allez bien voir si nous sommes des lâches.... Qu'on s'attache, et en route! s'écrie le guide-chef.
Cette fois, c'est Bompard qui proteste énergiquement. Il en a assez, il veut qu'on le ramène, Tartarin

l'appuie avec vigueur:

«Vous voyez bien que ce jeune homme est fou!...» s'écrie-t-il en montrant le Suédois déjà parti à grandes
enjambées sous les floches de neige que le vent commence à chasser de toutes parts. Mais rien n'arrêtera

plus ces hommes que l'on a traités de lâches. Les marmottes se sont réveillées, héroïques, et Tartarin ne

peut obtenir un conducteur pour le ramener avec Bompard aux Grands-Mulets. D'ailleurs, la direction est

simple: trois heures de marche en comptant un écart de vingt minutes pour tourner la grande roture si elle

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