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Alphonse Daudet - Tartarin sur les Alpes

droite et lisse comme un marbre et plus haute que la tour du roi Ren Tarascon. D'en bas, la clignante
lumière des guides semble un ver luisant en marche, il faut se décider, pourtant; la neige sous les pieds,

n'est pas solide, des glouglous de fonte et d'eau circulante s'agitent autour d'une large fissure qu'on devine

plutôt qu'on ne la voit, au pied du mur de glace, et qui souffle son haleine froide d'abîme souterrain.

- Allez doucement de tomber, Gonzague!...

Cette phrase, que Tartarin profère d'une intonation attendrie, presque suppliante, emprunte une
signification solennelle à la position respective des ascensionnistes, cramponnés maintenant des pieds et

des mains, les uns au-dessous des autres, liés par la corde, et par la similitude de leurs mouvements, si

bien que la chute ou la maladresse d'un seul les mettrait tous en danger. Et quel danger, coquin de sort! Il

suffit d'entendre rebondir et dégringoler les débris de glaçons avec l'écho de la chute par les crevasses et

les dessous inconnus pour imaginer quelle gueule de monstre vous guette et vous happerait au moindre

faux pas.

Mais qu'y a-t-il encore? Voilà que le long Suédois qui précède justement Tartarin s'est arrêté et touche de
ses talons ferrés la casquette du P. C. A. Les guides ont beau crier: «En avant!...» et le président:

«Avancez donc, jeune homme...» Rien ne bouge. Dressé de son long, accroché d'une main négligente, le

Suédois se penche et le jour levant effleure sa barbe grêle, éclaire la singulière expression de ses yeux

dilatés, pendant qu'il fait signe à Tartarin:

- Quelle chute, hein, si on lâchait!...

- Outre! Je crois bien... vous nous entraîneriez tous... Montez donc!...

L'autre continue, immobile:

- Belle occasion pour en finir avec la vie, rentrer au néant par les entrailles de la terre, rouler de crevasse
en crevasse comme ceci que je détache de mon pied... Et il s'incline effroyablement pour suivre le

quartier de glace qui rebondit et sonne sans fin dans la nuit.

«Malheureux! prenez garde...» crie Tartarin blême d'épouvante; et, désespérément cramponné à la paroi
suintante, il reprend d'une chaude ardeur son argument de la veille en faveur de l'existence: «Elle a du

bon, que diantre!... A votre âge, un beau garçon comme vous... vous ne croyez donc pas à l'amour,

qué?

Non, le Suédois n'y croit pas. L'amour idéal est un mensonge des poètes; l'autre, un besoin qu'il n'a
jamais ressenti...

«Bé oui! bé oui!... C'est vrai que les poètes sont un peu de Tarascon, ils en disent toujours plus qu'il n'y
en a; mais, pas moins, c'est gentil le femellan, comme on appelle les dames chez nous. Puis, on a

des enfants, des jolis mignons qui vous ressemblent.

- Ah! oui, les enfants, une source de chagrins. Depuis qu'elle m'a eu, ma mère n'a cessé de pleurer.

- Écoutez, Otto, vous me connaissez, mon bon ami...

Et de toute l'expansion valeureuse de son âme, Tartarin s'épuise ranimer, à frictionner à distance cette
victime de Schopenhauer et de Hartmann, deux polichinelles qu'il voudrait tenir au coin d'un bois, coquin

de sort! pour leur faire payer tout le mal qu'ils ont fait la jeunesse...

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