|
Alphonse Daudet - Tartarin sur les Alpes
tenterait-il pas le Mont-Blanc?
Et, posant sa large main sur l'épaule de son ami, il commença d'une voix virile: «Écoutez, Gonzague...
XIII. LA CATASTROPHE
Par une nuit noire, noire, sans lune, sans étoile, sans ciel, sur la blancheur tremblotante d'une immense pente de neige, lentement se déroule une longue corde où des ombres craintives et toutes petites sont attachées à la file, précédées, à cent mètres, d'une lanterne en tache rouge presque au ras du sol. Des coups de piolet sonnant dans la neige dure, le roulement des glaçons détachés dérangent seuls le silence du névé où s'amortissent les pas de la caravane; puis de minute en minute un cri, une plainte étouffée, la chute d'un corps sur la glace et, tout de suite, une grosse voix qui répond du bout de la corde: «Allez doucement de tomber, Gonzague.» Car le pauvre Bompard s'est décidé à suivre son ami Tartarin jusqu'au sommet du Mont-Blanc. Depuis deux heures du matin - il en est quatre à la montre à répétition du président - le malheureux courrier s'avance à tâtons, vrai forçat la chaîne, traîné, poussé, vacillant et bronchant, contraint de retenir les exclamations diverses que lui arrache sa mésaventure, l'avalanche guettant de tous côtés et le moindre ébranlement, une vibration un peu forte de l'air cristallin, pouvant déterminer des tombées de neige ou de glace. Souffrir en silence, quel supplice pour un homme de Tarascon!
Mais la caravane a fait halte, Tartarin s'informe, on entend une discussion à voix basse, des chuchotements animés: «C'est votre compagnon qui ne veut plus avancer...» répond le Suédois. L'ordre de marche est rompu, le chapelet humain se détend, revient sur lui-même, et les voilà tous au bord d'une énorme crevasse, ce que les montagnards appellent une «roture». On a franchi les précédentes l'aide d'une échelle mise en travers et qu'on passe sur les genoux; ici, la crevasse est beaucoup trop large et l'autre bord se dresse en hauteur de quatre-vingts à cent pieds. Il s'agit de descendre au fond du trou qui se rétrécit, à l'aide de marches creusées au piolet, et de remonter pareillement. Mais Bompard s'y refuse avec obstination.
Penché sur le gouffre que l'ombre fait paraître insondable, il regarde s'agiter dans une buée la petite lanterne des guides préparant le chemin. Tartarin, peu rassuré lui-même, se donne du courage en exhortant son ami: «Allons, Gonzague, zou!» et, tout bas, il le sollicite d'honneur, invoque Tarascon, la bannière, le Club des Alpines...
- Ah! vaï, le Club... Je n'en suis pas, répond l'autre cyniquement.
Alors Tartarin lui explique qu'on lui posera les pieds que rien n'est plus facile.
- Pour vous, peut-être, mais pas pour moi...
- Pas moins, vous disiez que vous aviez l'habitude...
- Bé oui! certainement, l'habitude... mais laquelle? J'en ai tant... l'habitude de fumer, de dormir...
- De mentir, surtout, interrompt le président...
- D'exagérer, allons! dit Bompard sans s'émouvoir le moins du monde.
Cependant, après bien des hésitations, la menace de le laisser là tout seul le décide à descendre lentement, posément, cette terrible échelle de meunier... Remonter est plus difficile, sur l'autre paroi
|